02 janvier 2007

DE LA SEINE A l'AISNE

Nous évoquerons ici quelques aspects seulement de « La Marne » et dans la région où se trouvait le 18e CA,  à l’ouest du dispositif. Si avec le recul du temps et la connaissance des évènements qui en furent le prélude, cette bataille peut paraître simple dans son schéma, elle est très complexe dans les détails de son déroulement comme de son issue…

Genèse de la bataille

La victoire (partie ouest)

- 6 septembre -

Depuis la veille, la VIème armée Maunoury est aux prises avec le IVème CR. Cet engagement prématuré dû à une avance imprudente et insuffisamment éclairée par la cavalerie alerta s’il en était encore besoin Von Kluck sur le danger qui le menaçait du côté de son aile droite. Mais le matin de ce 6 septembre, personne dans le camp ennemi ne soupçonne une attaque générale sur tout le front, de Paris à la Lorraine.
A la gauche de la
Ve armée, le 18e CA attaque dans l’axe Montceaux-Lès-Provins - Montolivet. Il a devant lui le IIIème CA de la 1ère armée VK dont les éléments occupent la ligne Montceaux - Sancy à 5 km au nord. Pour la première fois depuis le début de la guerre ces troupes allemandes ne sont pas des avants mais des arrières gardes qui couvrent le repli du IIIème CA rappelé par Von Kluck.

Après une violente préparation d’artillerie (enfin quelques leçons du mois d’août retenues…) le 123ème RI occupe Montceaux-Lès-Provins vers 22h. Le 57 reste en réserve et va bivouaquer aux lisières sud de Villiers-St Georges, les habitants distribuent du pain aux soldats. Petite journée pour Raymond et ses camarades, 4 km seulement, longues attentes à l’abri d’un bois ou du ravin d’un ruisseau.

- 7 septembre -

Au lever du jour le régiment se remet en marche et vers 7h stationne sur les rives de l’Aubetin près de Champcouelle. Dans l’après midi il traverse Montceaux-Lès-Provins et Raymond voit pour la première fois l’effet dévastateur de l’artillerie sur un village. Des maisons écroulées et incendiées, des voitures démolies et leurs attelages tués, des débris de toutes sortes jonchant les rues. Une centaine de blessés allemands abandonnés dans des ambulances lors du replis précipité sont dirigés vers Nogent-Sur-Seine. A la fin de cette deuxième journée « promenade », 14 km, le régiment est au bivouac à la ferme des Bordes, près de Réveillon.

Sur le front nord-est de Paris, la tentative d’enveloppement de l’aile droite allemande est un échec. Arrêtée net le 5 septembre par le IVème CR, la VIème armée Maunoury malgré de furieux engagements ne peut progresser le 6 et des renforts allemands arrivent, Von Kluck revient… C’est tout d’abord le IIème CA, puis le IVème, et enfin les IIIème et et IXème qui quittent le front de la Vème armée pour se diriger à marches forcées direction nord-ouest… En effet, VK rejette la solution défensive face à Paris et porte donc toute son armée sur Maunoury qu’il veut envelopper totalement, profitant de la position très en retrait des anglais et de l’attitude hésitante de French qui ne bouge pas son armée malgré les interventions pressantes de Galliéni :
« Je prie instamment le maréchal French de bien vouloir de son côté porter son armée en avant, conformément aux instructions du général Joffre, de manière que l’offensive générale prévue pour aujourd’hui soit bien générale et pour qu’il y ait entre les diverses armées une concordance qui seule peut assurer un succès décisif ».
French a devant lui la puissante cavalerie allemande. Cette cavalerie d’armée, très mobile, dotée de mitrailleuses et d’artillerie est très experte également dans les combats d’arrière garde. Elle couvre ainsi le retrait des corps d’infanterie qui se portent sur Maunoury. Elle n’aurait cependant pas pu résister longtemps face aux trois corps d’armée anglais, mais comme le souligne Von Kluck : « Heureusement pour nous, le commandant en chef anglais n’était pas un Blücher ». Il fallait que VK agisse très vite pour liquider Maunoury avant l’entrée en lice des anglais et la partie s’avérait périlleuse pour la 1ère armée. Le 7 au soir : « Nous attendîmes le lendemain avec inquiétude. Quand les anglais allaient-ils apparaître sur la Marne ? »

- 8 septembre -

La gauche de la Vème armée n’a plus en face d’elle que des arrières gardes d’infanterie et de cavalerie, la droite fait face à la 2ème armée Von Bülow. Avec le retrait de Von Kluck et les mouvements de ses CA une brèche se creuse, un vide, entre les 1ère et 2ème armées allemandes…

Le 57 quitte Réveillon à 6h et franchit le Grand-Morin à Villeneuve-La-Lionne, au même endroit que le 5 septembre à la fin de la retraite. Il s’arrête près de Montolivet pendant que le régiment frère, le 144ème RI, refoule sur les abords du Petit-Morin des éléments de cavalerie. Vers 16h le passage est libre. Evitant des zones battues par l’artillerie allemande, avançant avec précaution, toujours au contact avec les arrières gardes ennemies, la 70e Bde est en fin de journée à 1 km au nord de La Celle-sous-Montmirail, après un parcours « tranquille » de 15 km. L’ennemi recule, le moral remonte. Le régiment s’installe au bivouac. Il pleut, et les hommes s’abritent comme ils peuvent contre des meules de paille. Au début de la nuit des coups de feu claquent, accrochages de patrouilles avec des groupes ennemis, puis c’est le silence jusqu’au matin.

- 9 septembre -

Au nord de Meaux, Maunoury est dans une situation plus que délicate... C’est la bataille de l’Ourcq. La VIème armée, malgré une résistance acharnée est à bout de force. Elle devait attaquer la 1ère armée allemande sur le flanc et sur l’arrière et se retrouve dans une situation inverse aujourd’hui. Pressée sur son front, elle voit surgir sur sa gauche le IXème CA arrivé avec le IIIème après des efforts de marche inouïs. De plus, pour arranger le tout, elle est menacée sur son arrière gauche par une brigade d’infanterie, et bloquée sur sa droite par la Marne, en aval de Meaux.
La 2ème armée Von Bülow a replié son aile droite sur une ligne Margny - Le Thoult, et c’est maintenant une brèche de 40 km qui sépare les deux armées allemandes. Les anglais passent enfin à l’attaque et franchissent la Marne. A Montmort, au QG de Von Bülow, les bagages sont prêts depuis la veille et le commandant de la 2ème armée ordonne la retraite le matin de ce 9 septembre. Il connaît l’ampleur de la brèche, il pense que la 1ère armée est dans une situation de grand danger et qu’il est hors de toute possibilité de l’aider. Au QG de VK, à Mareuil, le lieutenant-colonel Hentsch (l’envoyé de Moltke) qui a pouvoir de la Direction Suprême d’ordonner la retraite des armées dans le cas où la situation l’exigerait, ne peut que donner cet ordre après la décision de Von Bülow. Von Kuhl, le second de Von Kluck, s’étend longuement sur cet épisode dans ses mémoires. Il écrit que la 1ère armée n’était nullement en mauvaise posture, que la défaite totale de Maunoury était imminente, les anglais pouvant être contenus sans difficulté sur la Marne, et il tient pour clairement responsable Von Bülow qui aurait pu pendant ce temps contenir la Vème armée. « C’est à Montmort (QG VB) et non à Mareuil (VK) qu’est survenue la décision ». Et pour en finir, un autre extrait :
« Telle était la situation quand une brèche s’offrit inopinément à Joffre dans le front de bataille allemand à l’ouest de Montmirail. Au lieu de l’enveloppement ce fut la percée commençante qui conduisit au but et qui, contre toute attente renversa la situation par ailleurs entièrement défavorable. C’est là « le miracle de La Marne ». Le résultat en fut un grand succès français.
C’est discuter vainement que de chercher si les français sont en droit de le qualifier de victoire. Nous avons évacué le champ de bataille. Le désavantage essentiel de la bataille de la Marne fut pour nous le coup qu’en ressentit notre prestige militaire. La France respira au moment où elle était sur le point d’être vaincue. C’est de là que datent le raffermissement de sa force de résistance et sa foi en la victoire finale ».

Le soir les colonnes de tête du 18e CA sont à quelques kilomètres de Château-Thierry. Le 57, toujours en queue du CA bivouaque près de Rozoy-Bellevalle. 8 petits kilomètres aujourd’hui. Le ravitaillement arrive et on fait la soupe.

- 10 septembre -

A l’aube un renfort de 474 soldats conduit par deux sous-officiers et un lieutenant arrive enfin. Débarqués loin du front avec 4 jours de vivres, ayant erré pendant 6 jours à la recherche du régiment, ils ont du faire leur pain eux même avec de la farine achetée par le lieutenant. C’est finalement le fils du colonel Debeugny (le Cdt du 57), engagé volontaire et faisant partie de la troupe, qui est parti en vélo à la recherche du régiment puis l’ayant enfin trouvé est revenu renseigner l’officier.
Les compagnies sont reconstituées à 200 hommes environ, certaines sont commandées par de jeunes sous-lieutenants, le manque d’officiers se fait sentir, août 14 est passé par là…
Le régiment lève le bivouac à 8h et gagne Château-Thierry où il cantonne dans le quartier sud-est. La ville a été pillée et saccagée et les maisons portent les traces de combats de rues. Couraud écrit que « dans tous les recoins, dans les caves en particulier, on cueille des prisonniers en grand nombre, victimes pour la plupart du bon vin de France »… Admettons...

- 11 septembre -

Le 57e R.I., de Château-Thierry, par Epieds, Beuvardes et Villers-sur-Fère, arrive à Sergy après une marche de 27 km. La fin du parcours est effectuée sous une pluie battante et le soir les hommes allument de grands feux pour faire sécher leurs vêtements.

- 12 septembre -

Le régiment quitte Sergy à 7h. Jusqu'à Mareuil-en-Dôle il remonte la route empruntée en sens inverse le 2 septembre, puis il bifurque sur la droite en direction de Fismes. Les chemins sont détrempés par la pluie et défoncés par les convois d'artillerie, ce qui rend la marche très pénible. Après Chéry il prend un itinéraire qui passe derrière les hauteurs de Saint-Gilles afin déviter une zone battue par l'artillerie lourde allemande installée au nord-ouest de Fismes.
La mission du
18e CA est de s’emparer de Fismes et des ponts sur la Vesle en amont. Vers 15h les zouaves et les tirailleurs algériens de la 38ème DI (rattachée au 18ème CA) prennent Fismes.
Le
57 franchit la Vesle à Breuil puis arrive à Montigny-sur-Vesle où il s’installe en cantonnement après un parcours de 27 km effectué en grande partie sous la pluie.

Depuis le 10 septembre, la poursuite des armées allemandes est engagée. D’abord lente et hésitante, le repli ennemi étant passé inaperçu en de nombreux points, elle s’accélère un peu plus maintenant, malgré la fatigue de nombreux régiments. Sur la carte, la situation de Von Kluck n’est pas brillante. Talonné par la VIème armée Maunoury qui, après avoir échappé au désastre, peut maintenant poursuivre le « presque vainqueur de la veille », inquiété sur sa droite par le 1er corps de cavalerie Bridoux (le successeur de Sordet…) qui avance vers la Somme, sa gauche ne peut rejoindre la droite de Von Bülow car anglais et Vème armée d’Esperey avancent vers le nord et le nord-est, interdisant donc à la 2ème armée de s’étendre vers la 1ère. Mais du 12 au 14 septembre, la brèche est colmatée par l’arrivée du VIIème CR et des premiers éléments de la 7ème armée Von Heeringen rameutée d’Alsace dès le 5 septembre. Le VIIème CR était retenu par l’héroïque résistance de la place de Maubeuge depuis le 25 août, et la capitulation a eu lieu de 7 septembre. L’armée Heeringen devra quant à elle faire le grand tour par la Belgique, en chemin de fer d’abord, puis se diriger vers le sud à marches forcées. Mais ces troupes arrivent à temps sur l’Aisne, il n’y a plus de brèche. La 1ère armée est sauvée d’un grand danger, et déjà se dessine de Soissons à la Suisse, une grande partie du futur front de guerre...

13 septembre -

A 5h le régiment quitte Montigny-Sur-Vesle précédé par une reconnaissance du 123ème RI. Ces derniers jours le ravitaillement a été perturbé par les déplacements de troupes, les convois sont arrivés en retard, ou incomplets, ou ne sont pas arrivés du tout. Mais à Ventelay, une bonne surprise attend la 35ème DI.

Ventelay le 13 septembre.
Le général commandant la 35° DI à M. le général commandant le 18° CA.

L’ennemi qui tenait Ventelay cette nuit est parti précipitamment ce matin, vers 4h, au moment où mon bataillon d’avants postes faisait reconnaître les abords du village. Dans sa retraite précipitée il a laissé environ 9000 pains, 30 caisses de conserves, 6 sacs de riz, 6 sacs de sel fin, 1 sac de café. Les distributions régulières ayant fait défaut hier soir, ou ayant été insuffisantes à la 35° DI, j’ai mis la main sur ces approvisionnements et j’en fais la distribution aux différentes unités de la 35° DI au fur et à mesure de leur passage à Ventelay.
Les unités allemandes qui occupaient la région de Ventelay appartiennent au VII° CA.
Le 123° a eu 7 hommes blessés légèrement. On a trouvé deux cadavres allemands. Il a été fait 4 prisonniers provenant tous du 55° Rgt (26°Bde, VII° Corps). Ils disent que leur brigade entière est arrivée hier dans la région, venant de Maubeuge.
Marjoulet.

Après Ventelay, le 57 traverse Roucy. La population acclame la troupe. 12 jours après le passage des casques à pointes ils voient revenir les capotes bleues. Mais ces habitants des bords de l'Aisne n'en ont pas fini avec la guerre... A Pontavert, ils apportent des bouteilles de Champagne cachées jusque là et soustraites aux prélèvements de l'ennemi. Franchissant l'Aisne, la 35ème DI se dirige sur Corbény.
Le 57 est en avant garde, 2e Bon en tête de colonne, 7e Cie en pointe. Raymond était-il "en pointe de la pointe" ?
Vers 9h, à 1500 mètres au nord de Pontavert, après la côte 87, la 7e Cie reçoit quelques coups de feu qui semblent venir de la direction de Corbény. Elle s'arrête, et une patrouille est envoyée reconnaître les lisières du bois de Beau-Marais mais reçoit de nombreux coups de fusils et ne peut dépasser la ferme du Temple. Ces avants postes qui tiraillent dès que l'on se montre sont certainement des éléments de la cavalerie d'armée allemande qui ne pourront résister longtemps à un assaut en règle d'infanterie. (Un compte rendu de situation du 13 septembre, adressé par la 35ème DI au 18ème CA signale à 14h30 que "Corbény ne paraît occupé que par de la cavalerie pied à terre").
L'artillerie réduit au silence ces avants postes, et les unités d'infanterie approchent de Corbény. Les 75 bombardent maintenant le village puis à 19h l'assaut est donné par le 1er Bon "en chantant la Marseillaise" écrit Couraud. Les 7 et 8ème Cies bientôt rejointes par le reste du 2ème Bon et le 1er, entrent aussi dans le village par l'ouest. L'ennemi est refoulé de Corbény que le régiment en entier occupe maintenant et en organise la défense aux lisières nord.

Extrait du Journal de Santé du régiment: ...13 septembre, Corbény. Tout le personnel médical se rend à Corbény avec les blessés. Dans le village nous trouvons derrière l’église quatre morts et une douzaine de blessés du 1er bataillon. Tout le mal a été fait par un obus français tombé sur le village au moment de l’attaque à la baïonnette de Corbény par le 1er bataillon. On décide de former le poste de secours à l’église où se trouve le matériel de couchage nécessaire (matelas), car la deuxième section de l’ambulance de la garde impériale allemande s’était installée à l’église et à la mairie de Corbény avant nous. Les blessés sont portés à l’église. La plus grande partie des morts et des blessés de la journée appartiennent au 1er bataillon. Au total nous comptons une trentaine de blessés et huit morts. A la mairie nous trouvons une vingtaine de blessés allemands gravement atteints avec cinq infirmiers et un médecin de réserve. Le personnel médical allemand et les blessés sont traités avec tous les égards possible.

Le 1er bataillon était mené par le commandant Picot. Promu lieutenant-colonel le 24 septembre 1914 il va commander le 249ème RI jusqu'au 15 janvier 1917, date à laquelle il sera blessé à la tête par un éclat d'obus, à Belloy-en-Santerre dans la Somme. Le côté gauche de la face est gravement atteint, un oeil crevé et une partie de la boite cranienne entamée. Après la guerre il fut un des membres fondateurs et le premier président de l'association des "gueules cassées" (pages 5-6-11). Il a été député de la Gironde de 1919 à 1932.


Le cahier de Constant Vincent - 7ème Cie: (60 Ko word). Du 6 au 13 septembre.
Les carnets de route du sergent Dartigues: (pdf 2 Mo). Du 1er au 12 septembre.


Posté par Bernard Labarbe à 20:49 - - Commentaires [0] - Permalien [#]