11 mai 2006

DE "LA FOLIE" A "LA DESOLATION"

Après la ferme de La Folie à Lobbes, celle de La Désolation à Guise

- 28 août -

Dès le matin le 18e CA commence ses mouvements pour se mettre en place entre Origny-Ste-Benoîte et Ribemont, en vue de l’offensive du 29.

La 35e DI qui va marcher en flanc-garde droite du CA se met en route à partir de 06h et comprend dans l’ordre : 11ème Bde (24ème et 28ème RI, rattachée à la 35ème DI depuis le 24 août), le 24e RAC et le 57ème RI, le 144ème restant pour le moment sur ses emplacements. La 69e Bde (6ème et 123ème RI) est à disposition du 3ème CA depuis le 23 août.

Carte de la région (mise à jour en 1908 - L'image peut-être un peu plus agrandie tout en conservant sa netteté, utiliser le zoom)
Carte des mouvements effectués par le 57ème RI du 27 au 29 août.

De La Vallée-au-Blé, par Lemé et Sains-Richaumont, le 57 arrive à Le Hérie-La-Viéville où il s’arrête pour laisser passer la 69e DR qui se porte plus au sud. Cette division de réserve a laissé à la garde des ponts de Guise et de Flavigny un bataillon du 228ème RI, un du 229ème et un escadron du 27ème Dragons. Au cours de cet arrêt le général Excelmans, commandant la 35e DI, est prévenu vers midi que le bataillon de Guise (du 228) a été rejeté et que de fortes colonnes débouchent sur la rive gauche de l’Oise. Le flanc du corps d'armée est menacé. Excelmans prend immédiatement l’initiative d’envoyer 2 groupes du 24e RAC (12 canons de 75) qui viennent se placer à 3 km au nord de Le Hérie-La-Viéville et commencent aussitôt à tirer sur des troupes qui s’avancent vers La Désolation, Audigny et l’Etang.
Vers 15h, l’artillerie lourde allemande réduit au silence les 75 français.
Le 24ème RI est dirigé sur Flavigny le Grand, le 28ème sur le bois de Bertaignemont et le 57ème est envoyé vers Guise.
Le régiment avance à gauche de la route, 1er et 2e Bon en tête, suivis du 3ème, de la CHR, et enfin des 3 sections de mitrailleuses (toujours derrière…). Quelques obus de 105 tombent aux alentours. Le 1er Bon traverse la route et se dirige sur Audigny pendant que le 2e continue son approche et déloge quelques éléments avancés ennemis de la ferme de La Désolation.

La Désolation... Certains sont loin d'imaginer que le sol qu'ils foulent ici de leur chaussures à clous les accueillera, après la guerre, dans un grand cimetière militaire, quand les croix de pierre auront remplacé les croix de bois.

L’infanterie allemande en position au sud de Guise commence alors le feu et les compagnies de tête du 2e Bon subissent des pertes. La marche continue, mais bientôt le tir devient très violent. Fusils, mitrailleuses et canons clouent la troupe sur place. Plusieurs coups de 105 atteignent le périmètre où les sections sont aplaties dans l’herbe, il y a des morts, de nombreux blessés mais on ne peut plus bouger car les balles sifflent au dessus des têtes.
Un groupe du 24ème RAC est amené à proximité, et bien que pris à partie aussitôt par l’artillerie lourde adverse, tire sur les positions de mitrailleuses ennemies. Profitant d’un répit, tout le 2e Bon effectue un tir rapide, couvrant ainsi pour un instant, avant de les suivre, le 3ème et la CHR qui se lancent à l'assaut, drapeau déployé, au son de la marseillaise jouée par la musique du régiment.
Drapeau déployé... Ce vendredi 28 août, c'est comme à Lobbes dimanche dernier. Le son de la musique en plus, et du canon aussi...
Alors, de Guise, de Flavigny, de la route de Rouen, se déclenche un feu d’une grande violence sur les sections de tête. Les morts et les blessés jonchent le sol, la course en avant continue, les allemands se replient sur Guise mais la charge est définitivement brisée à cent mètres des premières maisons de la ville.
Mais où étaient donc les mitrailleuses ? Elles étaient en queue du régiment lors de la marche d’approche (voir plus haut), et elles n'ont pas été utilisées. Il faut dire que le drapeau n'a pas été en danger d'être pris comme à Lobbes, sinon...
Sur la droite, le 24ème et le 1er Bon du 57 contiennent difficilement l’ennemi qui tente de franchir le pont de Flavigny.
Dans la soirée, l’ordre de rompre le combat est donné à la 35ème DI et le 3ème CA va la remplacer au sud de Guise. Le décrochage sous le feu ennemi est lent et difficile, mais la nuit vient enfin permettre le repli, laissant le champ de bataille aux brancardiers.

Raymond : « ...Guise...Un obus...Camarade tué juste à côté de moi... ». Vague souvenir d'enfance... Des camarades blessés ou tués près de lui par des éclats d'obus, "Raymond La Chance" a du en voir certainement au cours de la guerre, mais je doute aujourd'hui que ce fut à Guise... En effet, intéressante analyse que celle de ce tableau des pertes selon l'état nominatif de 1914. La 7ème Cie a eu 1 disparu (tué) à Guise, le sergent Legrand et c'est tout pour ses pertes, aucun blessé ni prisonnier. Elle n'a donc été engagée qu'en soutien, et n'a certainement pas eu à subir, ou peu, le feu direct de l'ennemi ou des bombardements. Ou bien un certain nombre de morts sont-ils parmi les 44 points d'interrogation du tableau ? Ce chapitre, comme bien d'autres d'ailleurs, sera sûrement revu et corrigé plus tard...

121 fiches de tués à Guise ou morts des suites de leurs blessures ont été trouvées sur le site MDH, soit 16 de plus que les chiffres de Couraud dont le livre date de 1925. (4 officiers tués, 12 blessés. 57 hommes de troupe tués, 44 disparus, 219 blessés et 36 prisonniers. Soit un total de 105 tués et disparus).

Parmi les nombreux blessés, le capitaine De Saint-Martin Lacaze (Saint-Cyrien, promotion Marchand) qui commande le 2e Bon depuis la blessure du commandant Lagüe à Lobbes. Grièvement atteint, il remet son commandement au lieutenant Couraud, se fait hisser sur un cheval d'artillerie, puis rejoint le colonel et lui rend compte de la situation. Il meurt quelques heures plus tard au poste de secours de Le Hérie-la-Viéville.

Citons également le sous-lieutenant Souabaut, 8ème Cie (Saint-Cyrien, promotion Montmirail).

Depuis 6 jours, le régiment a perdu près du quart de son effectif.
Le 2e Bon, le plus éprouvé, réduit à 425 hommes, est reformé à deux compagnies: Cie Pougnet (5ème et 8ème), Cie Chevallier (6ème et 7ème). 425 sur 1000 au départ... Des visages connus de Raymond, des camarades, ne sont déjà plus là. Et cela ne fait que commencer.

- Nécropole nationale de LA DESOLATION -
guise3

- 29 août -

Le 57e RI arrive à Parpeville à 02h. Depuis le départ de la Vallée-au-Blé le 28 à 06h, avec l’aller-retour de Guise, et jusqu'à Parpeville, 32 km ont été parcourus, s’ajoutant à la fatigue due au combat.

           29 août, 9h20
          
Vallonnement entre Parpeville et fermes Torcy
           Général 35e DI à Général 18e CA

La 35e DI est établie en rassemblement articulé par brigades accolées ayant leur tête près du chemin de Pleine-Selve à Villancet fermes, au sud des cotes 145 et 147.
70e Bde à droite, 11e à gauche.
57e et 24e en tête, 144e et 28e en queue.
L’ A.D. 35 au N du chemin de fer de Parpeville à Pleine-Selve, au delà du passage en dessous NO Parpeville (chemin à un trait).
Cie génie près du boqueteau immédiatement au N de Parpeville et de la voie ferrée.
L’escadron réduit encore à 2 pelotons, aux fermes Villancet et Torcy.
Les unités d’infanterie sont constituées, les batteries au complet en matériel sauf 2 caissons.
Les distributions de vivres sont en train de s’achever.
Le réapprovisionnement en munitions se terminera très facilement avant 11h.
La soupe et le café se font.
Mon poste de commandement est à côté de l’artillerie.

Excelmans

La 35e DI se trouve donc en réserve du corps d’armée autour de Parpeville. L’offensive vers Saint-Quentin est menée par le 18e CA à gauche (privé de la 35e DI), et le 3e CA à droite. Le 1e CA est en réserve derrière le 3e. Le flanc nord est tenu par le 10e CA, la 4e DC et la 51e DR de Guise à Vervins.

La 35e DI, réduite à la 70e Bde et au 24e RAC se rassemble vers 07h puis se dirige sur Ribemont.

Dans la matinée le X°CA et la Garde attaquent en partant de Guise et de Flavigny. Le 3e CA doit interrompre son avance vers l’ouest et orienter une partie de ses forces face au nord, découvrant quelque peu le flanc droit du 18e CA. La 35e DI se porte en soutien vers le nord de Pleine-Selve.

L’offensive du 18e CA échoue devant Saint-Quentin face au X°CR et il repasse sur la rive gauche de l’Oise.

A 21h le 57e retourne à Parpeville.

L’armée britannique est en pleine retraite entre Noyon et La Fère et la défaite du 18e CA découvre la gauche de la V°armée qui doit maintenant faire face à l’attaque venu du nord.

Paris, 29 août, 19h
Bulletin de renseignement N°56
V°Armée

15h30. La gauche de la V°Armée qui a attaqué dans la direction de St-Quentin est refoulée vers l’Oise.
Le reste de l’armée fait face à une attaque très violente débouchant de Guise et à l’est, comprenant le X° Corps et la Garde.
A 16h30 cette offensive ennemie était enrayée et allait être contre-attaquée.

Ainsi, les combats menés par le 57e RI et la 11e Bde le 28 août se renouvellent à grande échelle les 29 et 30 et Lanrezac rejette sur l’Oise la gauche de Von Bulow.

Une polémique naîtra dans les états-majors, vite étouffée par la suite des événements, sur l’initiative du général Excelmans le 28 août. En effet, la 35e DI éprouvée et retardée, n’a pu participer à l’offensive du 18e CA sur St-Quentin. Le général Lanrezac a répondu :

« L’ennemi, maître de Guise, ayant tenté d’escalader les hauteurs au sud, il en était résulté un vif émoi parmi les diverses fractions de nos troupes qui défilaient à portée et notamment dans la division Excelmans du 18e Corps. Cette division, entre 11h et midi, s’était arrêtée et déployée. Les allemands ayant été refoulés sur Guise, et le 3e Corps étant arrivé sur ces entrefaites, la division s’est remise en marche, mais si tard, qu’elle ne peut atteindre ses cantonnements qu’à une heure avancée de la nuit.
Il était fâcheux que la division Excelmans se fut arrêtée à hauteur de Guise, mais je me garde bien de blâmer son chef vu que je n’ai pas les éléments d’appréciation nécessaires pour formuler un jugement en connaissance de cause. Je suis même tenté de croire que le général Excelmans s’est conduit comme l’exigeaient les circonstances. »

Général Palat - La retraite sur la Seine : « La 35e DI avait empêché l’ennemi de déboucher de Guise ».

Général Von Kuhl - La campagne de La Marne en 1914 : « ...L’aile gauche de la 2e armée (X°CA et la Garde) reçut l’ordre de franchir l’Oise. Les forces ennemies établies au sud de la rivière ne semblaient être que peu importantes. On reçut cependant dans la soirée (du 28) un renseignement disant que l’on combattait encore pour les passages de la rivière. On estima que c’était des combats d’arrière-gardes ».

- 30 août -

Après avoir cantonné à Parpeville, la 35e DI s’établit à 06h au nord de Pleine-Selve. Vers 14h le village et les environs sont sérieusement bombardés par de l’artillerie lourde dont les tirs sont réglés par un avion. Sans avoir à combattre, le 57e perd encore 29 hommes dont 15 tués.
Les unités du régiment sont éparpillées, appelées ici ou là pour des missions de soutien, creusement de trous idividuels, attente, coups de fusils contre des uhlans, ordres et contre-ordres, et recevant l’ordre de retraite, la marche reprend. Le 2e Bon gagne Monceau-Lès-Leups où il bivouaque (15 km), le 1e à Catillon-du-Temple, le 3e n’arrivera à Chevresis-Les-Dames que le 31 à 5h du matin.

Que les spécialistes me pardonnent, mais il m'a semblé, au fil de mes lectures passées (des années 80) que cette bataille de Guise fut un coup d'épée dans l'eau de l'Oise... Une relecture de Lanrezac s'impose, et je corrigerai ici plus tard mon sentiment si besoin est. En effet, selon "l'Histoire", Guise fut un "coup d'arrêt" à l'avance ennemie. Ah bon ?... Pendant ce temps, la 1ère armée Von Kluck avançait au large de Saint-Quentin... La 2ème Von Bulow ? Une victoire à St Quentin et la réoccupation immédiate du terrain perdu à Guise. Car la retraite continue... Alors quoi ? Ordre insensé du généralissime Joffre ? (qui n'en est plus à son premier). Ce débat dépasse mon sujet, Raymond Labarbe et ses camarades s'en moquent. Ils vont encore marcher, laissant derrière eux leurs morts, blessés ou prisonniers, comme tous les régiments de la Vème Armée dont certains ont payé un très lourd tribu pour ce "coup d'arrêt"... Tout au plus, il a pu inquiéter l'ennemi qui a constaté que l'armée française en retraite n'est pas en déroute, et qu'elle est encore capable de retournements offensifs d'envergure. Faible consolation au prix fort...


Les carnets de route du sergent Dartigues: (pdf 1 Mo). Du 24 au 30 août.
Le cahier de Constant Vincent - 7ème Cie : (100 Ko word). Du 24 août au 5 septembre. (Où il se confirme que ce très lointain souvenir d'un récit de Raymond:  "...Un obus... Camarade tué à côté de moi...", ce n'était pas à Guise...)


Les familles inquiètes de disparus à Guise (utiliser le zoom)

(Journal Sur Le Vif, le sujet a été évoqué au chapitre 05 - Le baptême à Lobbes)

                             GAILLARD           N° 8 du 2 janvier 1915     mort depuis 4 mois
BERTIN              N° 20 du 27 mars 1915                     
HOSTEIN            N° 24 du 24 avril 1915
FERIOL               N° 26 du 8 mai 1915       
RAYMOND           N° 31 du 12 juin 1915
COIFFARD           N° 35 du 10 juillet 1915
GALLIN-MARTEL   N° 36 du 17 juillet 1915
TINTIGNAC          N° 42 du 28 août 1915    un an jour pour jour…

Posté par Bernard Labarbe à 15:06 - - Commentaires [0] - Permalien [#]