11 mai 2006

DE LA SAMBRE A L'OISE

marche1

- 24 août -

Au lever du jour le 1er Bon et une batterie du 24ème RAC sont déployés pour couvrir le repli du régiment.  Couraud : « Vers 8h, les Allemands essaient de déboucher du bois Janot, refoulés par les feux nourris de la 3ème Cie, ils ne renouvellent pas leur tentative, mais leur artillerie fait preuve d’une grande activité et cause quelques pertes. »

La retraite de la V° armée commence…

De Beaumont, quittant le sol belge, le 2e Bon gagne Cousolre, 6 km à l’ouest, où se reforme le régiment dans l’après-midi. Mais alors que la troupe se prépare pour le cantonnement, l’ordre de partir arrive. A 22h le régiment est prêt et reprend la marche vers Solre-Le-Château, direction sud.
Raymond et ses camarades ne savent pas qu’ils sont en train de commencer « un repli stratégique, un des plus beaux faits de l’histoire militaire » écrira plus tard Couraud qui s’arrangera comme il pourra en ajoutant « le mot de notre vaillant et habile capitaine de Gascogne Blaise de Montluc : Il n’y a pas moins d’honneur de faire une belle retraite que d’aller au combat ».
Pour l’heure, tout le monde ignore, de Raymond Labarbe à Joseph Joffre, que ce sera effectivement une « belle retraite ».

- 25 août -

L’Autriche déclare la guerre au Japon.

La garnison de Maubeuge, isolée par la retraite des anglais et de la V° armée, se prépare à une résistance héroïque. La quasi-totalité de la population a été évacuée. En l’absence d’instructions, le gouverneur de la place avait demandé le 24 août à Lanrezac s’il devait se joindre à la retraite ou résister. Les six forts dont un seul est bétonné étaient conçus pour s’opposer à des troupes de campagne mais non à un siège. Bien qu’ayant visité les ouvrages deux mois auparavant et connaissant leur extrême faiblesse, le chef de la V° armée répondit au gouverneur qu’il devait résister. Le colombier de Paris disposait de 90 pigeons à destination de Maubeuge, mais le gouverneur ne reçut aucune instruction. Les 48 000 hommes de la place et les 450 canons allaient être perdus, de toute évidence. Mais, dépassant certainement toutes les espérances de Lanrezac qui, au demeurant, avait d’autres soucis que Maubeuge, la résistance va durer jusqu’au 7 septembre à 18h, et grâce à un peu de temps gagné en négociations, la place ne sera remise que le 8 en soirée, après 15 jours de siège.
Durant cette période, un corps d’armée allemand (VII°CR), 1 division de réserve de la Garde, 2 régiments de cavalerie, des troupes d’artillerie, de génie et de landwehr avaient été immobilisés, soit un total évalué à 55 000 hommes. (L’aile marchante allemande s’affaiblit encore…)
Pour l’heure, l’artillerie lourde et les gros obusiers Krupp commencent leur œuvre de démolition.

Après avoir traversé Solre-Le-Château encombré de convois et de civils en fuite, le 57e RI qui est arrière-garde de la 35ème DI, s’arrête à l’aube au carrefour de l’Epine. Des colonnes allemandes ayant été signalées se dirigeant vers la ville, la 70e Bde se déploie et le régiment occupe Felleries. L’attaque ennemie n’ayant pas lieu, vers 17h il est déplacé un peu plus à l’ouest, à Baslieu, Guerzignies et Waudrechies, cette dernière localité est occupée par le 2e Bon. Les issues du village sont barricadées à l’aide de charrettes, de fûts, de meubles de toutes sortes.

Raymond : « Sur la route...Des uhlans....pan, pan, pan,,....Tout le monde les quatre fers en l’air.... ». (Les uhlans, qu'il prononçait "Hulans" avec un un grand "H" expiré).

Couraud : « En avant du village des petits postes surveillent la route. Un groupe de uhlans en reconnaissance approche du village avec hésitation. A 100 mètres l’escouade ouvre le feu, des cavaliers tombent, désarçonnés et s’enfuient, d’autres gisent à terre, le reste repart au galop. Cinq chevaux avec armes et équipements sont récupérés. »

Les trains régimentaires attendus n’arrivent pas, retardés ou égarés dans quelque colonne en retraite, et les vivres manquent. La troupe se contente d’un peu de pain, mais des paysans-soldats repèrent quelques fermes abandonnées et ramènent de quoi agrémenter les maigres rations.
26 km ont été parcourus depuis le départ de Cousolre, les hommes n’ont dormi au total que quelques heures en deux jours et les granges de Waudrechies leur procurent un gîte béni.

La situation des armées françaises est devenue en quelques jours dramatique et le spectre de 1870 se lève à l’horizon. Le plan XVII est un échec et sa place est désormais aux archives. Le 25 août, Joffre élabore une nouvelle stratégie consistant pour les armées III, IV et V à reculer liées les unes aux autres en disposant de fortes arrière-gardes pour retarder au mieux l’ennemi. Ce mouvement ayant pour pivot la région de Verdun, devra porter les trois armées sur une ligne Peronne - Rethel d’où l’on repartira pour une offensive... Afin de soutenir sa gauche menacée, il constitue une VI° armée (Maunoury) en prélevant des troupes sur l’aile droite et il la place vers Amiens.

V°Armée

25 août, 15h
Ordre général pour la journée du 26
Le mouvement commencera à 05h.
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Le 18e CA aura ses gros dans la région Barzy, Le Nouvion, sa gauche à Beaurepaire, sa droite à la lisière est de la forêt du Nouvion. Il se tiendra prêt à attaquer l’ennemi sur son front.
Q.G. 18e CA au Nouvion à partir de 16h.

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Lanrezac

- 26 août -

A 5h le régiment est prêt à faire mouvement et constitue toujours l’arrière-garde de la division. Il traverse difficilement Avesnes-sur-Helpe dont les rues sont pleines de réfugiés en route vers le sud, comme s’ils suivaient eux aussi, au jour le jour, les directives de marche d’un général. Devant l’avance ennemie, une partie de la population se jette sur les routes, les convois se mêlent aux colonnes de troupes, gênant souvent leur marche, cherchant l’abri rassurant de l’infanterie.

Pour la V°armée il n’est plus question d’attendre l’ennemi au coin du bois comme prévu dans la directive du 24 août. Il faut marcher maintenant, et vite, talonné par la 2e armée Von Bulow dont la droite cherche à déborder la gauche de Lanrezac où se trouve le 18e CA.

A la sortie d’Avesnes on signale une menace d’attaque par l’ouest. Le 57 suit sur 2 km la route de Paris puis oblique à droite, et par le carrefour du Cheval Blanc où le 3e Bon reste en surveillance, gagne Boulogne-sur-Helpe (1e Bon) et Rouge Croix (2e Bon). A 11h30 quelques obus tombent sur la zone du 1er Bon et un peu plus à l’est un de ses postes est accroché par des cavaliers allemands. Un tué (Sicher, le premier de la retraite du 57) et deux prisonniers. Nous voyons déjà, et il en sera toujours ainsi durant la retraite, que l'ennemi "colle au cul"... Mais il faut bien dormir un peu, dans chaque camp, les attaques en masse et de nuit sont impossibles, alors on dort, ils dorment aussi... Mais pas longtemps. Il fait jour très tôt l'été... Et nuit très tard...

Extrait du Journal de Santé du régiment: ... A Boulogne (Nord), alerte. 4 obus tombent sur le village qu'on évacue au plus vite. Ces obus ont tué un homme de la CHR (Sicher) et blessé plusieurs civils dont plusieurs femmes. Le médecin aide-major Tronyo réquisitionne une petite voiture attelée d'un poney, voiture légère qui sert à transporter malades et blessés.

Vers 13h, le régiment se porte plus à l’ouest sur la ligne Buisson Moreau, Le Défriché, toujours face à l’ouest et au nord-ouest se préparant à une attaque.
A 16h fin de l’alerte et la marche reprend, bientôt suivi d’un autre arrêt avant Beaurepaire. Les hommes consomment quelques vivres de réserve et à 22h30 repartent en direction du sud. La marche est sans cesse arrêtée par des rencontres avec d’autres unités, avec des convois, énormes bouchons de troupes en pleine nuit.

- 27 août -

Il faut au régiment trois heures pour parcourir les 5 km qui séparent Beaurepaire du Nouvion-en-Thiérache où l'on doit s’arrêter de 02h à 04h pour laisser s’écouler d’autres unités. Les hommes mettent à profit cette halte bienvenue pour dormir comme ils le peuvent, sur les pavés. Puis c’est la reprise du mouvement, Leschelle, Chigny, et encore des ralentissements, des arrêts, avant de franchir le pont sur l’Oise, et la marche continue sous une pluie d’orage, jusqu'à ce qu’apparaissent enfin, vers 16h, les lisières nord de La Vallée-au- Blé.
42 km ont été parcourus depuis le matin du 26, avec deux heures de sommeil.
A 19h le régiment est installé en cantonnements et bivouacs à La Vallée-au-Blé. La troupe est harassée de fatigue, nombreux sont ceux qui souffrent des pieds et le calvaire ne fait que commencer. A 23h le ravitaillement arrive enfin et les hommes peuvent manger pour la première fois de la journée.
A 04 h, tout le monde debout. Les nuits sont courtes au mois d’août… Une petite pensée au passage pour les sentinelles, puisqu’il faut bien veiller au grain. L’ennemi est là, tout près, il faut bien qu’il dorme lui aussi, mais sait-on jamais… Relevés toutes les heures, ces veilleurs n’en ont pas moins leur courte nuit diminuée.      

V°Armée

27 août, 20h
Ordre général pour le 28

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18e CA : Zone de stationnement :
Eléments combattants : zone Villers-le-Sec, Pleine Selve, fermes Torcy, Monceau-le-Neuf, La Ferté Chevresis.
Q.G. à Chevresis-Monceau.
Itinéraires à utiliser : Route incluse Chigny, Le Sourd, Sains, Monceau-le-Neuf, et route incluse Autreppe, Haution, La Vallée-au-Blé, Les Bouleaux, Chevennes, Housset, Sons, Bois-lès-Pargny, Montigny-sur-Crécy, La Ferté Chevresis.
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Lanrezac

Dans tous les ordres généraux concernant les itinéraires à suivre, on remarquera les termes « route incluse » ou « exclue ». Il faut imaginer ce que fût l’organisation et l’exécution de la retraite de tous ces corps d’armée accolés. Chacun devait occuper pour sa marche un « couloir », délimité par des routes. « Route incluse » signifie que sur un côté de ce couloir la troupe peut emprunter la route, mais ne pas déborder au-delà, sur la zone de marche affectée à un autre CA. Inversement, « route exclue », dans les champs oui, mais pas sur la route...

Le 26 août, les anglais ont été malmenés au Cateau, et le général French accélère son repli vers le sud. Les divisions territoriales du général d’Amade et le corps de cavalerie Sordet qui marchaient à gauche des anglais durent s’éparpiller entre Somme et Seine après avoir été disloqués vers Cambrai par la 1e armée Von Kluck qui se lance direction sud - sud-ouest, et il semble que plus rien ne peut désormais l’inquiéter.
Le 27, Joffre demande à Lanrezac dont l’armée se trouve entre Oise et Serre d’attaquer le flanc gauche de Von Kluck. Le chef de la V°A hésite à opérer cette conversion, vaste manoeuvre des corps d’armée qui, faisant route au sud doivent s’orienter face à l’ouest, s’échelonner, protéger leurs flancs, se re-disposer les uns par rapport aux autres, organisation militaire dépendant du réseau routier, de la topographie, et le profane a du mal à saisir toutes la difficulté de l’opération.
Von Bulow, craignant de perdre la liaison avec Von Kluck pousse son aile droite un peu plus à l’ouest sur la rive droite de l’Oise, laissant devant Guise son X° CA et la Garde. C’est donc la 2ème armée que va affronter Lanrezac et non la 1ère.

Ce 27 août au Nouvion-en-Thiérache (Aisne) des combats de rue ont eu lieu entre le 1er bataillon et des éléments de cavalerie allemande. La page du JMO ICI où il n'est pas question de pertes, comme bien entendu dans le livre de Couraud de 1925, il était rédacteur du journal des marches et opérations: ... le commandant Picot, sans s'être laissé accrocher et sans avoir éprouvé la moindre perte... Un oubli sûrement car il y a deux fiches sur MDH concernant EYRAU Pierre et ROBIER Fernand, tués au Nouvion le 27 août. Fernand le 26 c'est une erreur, et il est soldat de 2ème classe. Hors voici une plaque et une place portant son nom au Nouvion-en-Thiérache. Caporal-Clairon, mais pourquoi lui dans cette commune ? Né dans les Deux-Sèvres et domicilié en Charente Inférieure devenue Maritime, pourquoi lui ?

Robier_blog

Merci à Daniel Lefèvre (de Camelin dans l'Aisne mais né au Nouvion) pour les photos. Ayant découvert mon blog il a eu la sympathique initiative de me les envoyer, Photoshop a fait le reste. Merci à Mr Gauchet du groupe d'histoire locale du Nouvion qui, joint par téléphone, m'a donné quelques détails...
Fernand ROBIER n'est pas mort le 27 août... Ce jour là il a été blessé par une balle qui lui a traversé le corps. Il a été soigné par des habitants du Nouvion qui étaient réunis en comité de Croix Rouge. Il était complètement paralysé et il est mort le 19 septembre. Une personne de la ville a tenu un journal durant la guerre et a mentionné cela. Les seuls combats au Nouvion en 1914 s'étant déroulés le 27 août et ayant concerné le 57ème RI, je suppose que les soins apportés à ROBIER durant trois semaines, peut-être le seul blessé recueilli de cette journée et décédé, sont à l'origine de cet hommage, la place portant son nom ainsi que la plaque commémorative.
Quant à son camarade EYRAU, il est dans un premier temps resté près de lui, mais il a du partir et a été abattu dans un champ alors qu'il tentait de rejoindre son régiment.

Posté par Bernard Labarbe à 08:32 - - Commentaires [0] - Permalien [#]