28 avril 2006

LE CHOC...

Assaut

- 23 août -

Le Japon déclare la guerre à l’Allemagne.

La bataille dite "de Charleroi" est déjà engagée depuis le 20 août. A gauche de la V° armée, les troupes de French sont fortement poussées par la 1e armée de Von Kluck. A droite, la IV° De Langle de Cary connait le même sort face à la 3e de Von Hausen. Au centre, la 2° armée Von Bulow a pris Charleroi le 21 et avance ses corps d’armée à la rencontre de la de Lanrezac dont le 18e CA occupe maintenant la gauche.

La 35e DI est réduite à la 70e Bde (57e et 144e RI), la 69e (6e et 123e RI) ayant été mise à disposition du 3ème CA.
A 07h la brigade se rassemble aux lisières nord du bois de Fontaine-Valmont, à 3 km au sud-est du village du même nom. Pour la première fois les hommes entendent une violente canonnade vers Thuin, et qui s’étend peu à peu vers l’ouest. Des avions allemands survolent les troupes. L'ennemi est bien renseigné.
Un repas froid est pris, et les voitures du train de combat s’approchent des compagnies. Des munitions supplémentaires sont distribuées, la dotation en cartouches de chaque soldat, 80 initialement, est portée à 150. Ces préparatifs annoncent le combat proche.

Les allemands vont bien entendu franchir la Sambre à Lobbes. La 70e Bde reçoit l’ordre de les repousser et se met en marche à 13h. Le dispositif est constitué du 144e RI, puis à suivre des 5e, 6e, 7e Cies et la CHR du 57. La 8e Cie est placée en soutien d’artillerie au sud du bois de Leers-et-Fosteau, le 3e Bon gardera les passages sur la Sambre. Le 1er Bon ne sera pas engagé ce 23 août, il couvrira le repli le 24.

Cdt Couraud : « .....La marche d’approche se fait en ordre malgré les difficultés d’un terrain parsemé de maisons isolées, couvert de cultures et coupé de clôtures, de haies et de bois difficiles à traverser. Vers 15h, au débouché du bois de Leers-et-Fosteau, des isolés de la 11e Bde sont rencontrés. Très excités par le dur combat auquel ils ont pris part, le visage vultueux ou très pâle, sous un masque de poussière, le front ruisselant de sueur, le regard brillant, le geste saccadé, ils disent les pertes de leur régiment, l’ennemi nombreux, manoeuvrier, bien armé et implacable..... ».

Ces combattants appartiennent au 3e CA, 6e DI (24e et 28e RI de Paris, Bernay, Evreux).Raymond et ses camarades, ceux qui reviendront du baptême, vont bientôt leur ressembler, aux rescapés du 28ème...

Arrivé au nord du bois de Biercée, traversant une zone découverte, les compagnies sont surprises par des éclatements de schrapnels. Ces obus, conçus et réglés pour éclater avant d’atteindre le sol et arroser d’une grêle de balles l’adversaire explosent cette fois trop haut sans faire de blessés. Dès la première explosion les sections ont aussitôt formé la carapace, les hommes assis sur les talons et la tête contre le sol, protégés tant bien que mal par le sac. Ces tirs ratés, contre lesquels ils avaient tant de fois répété la manoeuvre, les rassurent un peu et l’averse passée, la troupe se remet en marche.

17h30 : Le 144e RI engage un violent combat au sud de Lobbes, aux débouchés du pont. A environ 300 mètres en arrière, les soldats du 57e entendent la fusillade. Notons, que par le plus grand hasard des chiffres, le 144ème R.I. va combattre l'I.R.57... La carte ci dessous est extraite d'un fascicule commémoratif belge qui sera évoqué dans la rubrique suivante, "Hommages et témoignages".

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Dans le remarquable ouvrage de Georges Gay on peut voir des cartes plus précises: Situation du 18ème C.A.  le 23 août à divers moments de la journée ainsi que sur le plateau de Heuleu (La flèche rouge indique la zone de combat de la 7e Cie)

Des troupes allemandes ont franchi la Sambre par les deux ponts de chemin de fer non gardés, situés à l’ouest de Lobbes. Les trois compagnies du 57e obliquent alors sur la gauche et s’avancent à couvert sur une centaine de mètres dans le ravin boisé du ruisseau de Villers, pour déboucher, face au nord, sur le plateau de Heuleu, prêtes à attaquer l’ennemi qui menace le flanc du 144e. Au moment où les compagnies abordent le champ, elles essuient quelques coups de fusils venant de la lisière d’un bois situé à 200 mètres. La7e Cie est désignée pour enlever cette position.

« ....Le capitaine a dit : « mettez baïonnette au canon, nous avons les allemands à 200 mètres… ».

C'était là... Ils ont du avoir une vision semblable (mais fugitive...) du paysage lorsqu'ils se sont lancés à l'attaque. Des arbres plus jeunes, de nouvelles cultures, mais peu de changements entre 1914 et 2000 sur le plateau de Heuleu. "...nous avons les allemands à 200 mètres..."

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Règlement de l’infanterie française de 1913 : « ...L’infanterie est l’arme principale ; elle agit par le mouvement et par le feu. Seul, le mouvement en avant poussé jusqu’au corps à corps est décisif et irrésistible....
...La baïonnette est l’arme suprême du fantassin. La section marche à l’assaut au pas de course, au commandement de « en avant, à la baïonnette » du chef de section, répété par tous. Chaque tirailleur doit tenir à l’honneur de triompher du plus grand nombre d’adversaires possible et la lutte se poursuit à l’arme blanche avec la plus farouche énergie jusqu'à ce que le dernier combattant ennemi soit hors de combat, ait mis bas les armes ou ait fui..... »

Couchées dans un fossé, les sections se préparent. Raymond est là, parmi ses camarades. Que fait-il ? A quoi pense-t-il ? On resserre les sangles de l’équipement, surtout que rien n’entrave, que rien ne gêne le mouvement proche. « Baïonnette au canon ! ». Chuintement des lames sorties des fourreaux, cliquetis de l’ajustage au bout du fusil. C’est pour maintenant.
Au signal du capitaine Constans qui s’élance le premier, les quatre sections de la 7e Cie se portent en avant. Dans les premiers instants il ne se passe rien, puis les premiers coups de feu partent du bois. Quelques hommes tombent, mais la course continue. A mi-parcours une clôture de fils de fer coupe le champ et l’élan est brisé. Un genou à terre ou couchées, les sections exécutent un tir rapide en direction du bois pendant que des passages sont ouverts. Puis l’assaut reprend, pour s’arrêter à nouveau sous le feu de plus en plus intense de l’ennemi. Une patrouille envoyée sur la gauche, dans un autre bois plus proche, signale que de nombreux allemands arrivent par là, menaçant le flanc de la compagnie.

Couraud : « Pour parer au danger d’enveloppement, puis prendre à revers l’ennemi posté en bordure du bois, le capitaine Constans se porte sur la gauche avec toute la 7ème Cie. A son signal la Cie se relève et, faisant un à gauche par quatre, avance dans la direction menacée. Pipe aux lèvres, sabre en main, le capitaine entraîne courageusement ses hommes. A la vue de l’ennemi il crie : « Hardi les gars ! Nous les tenons ! » Mais à peine engagée sous bois, la tête de la colonne tombe sous le feu violent des mitrailleuses embusquées à faible distance, qui fauchent les premiers rangs des assaillants. « N’avancez plus mes enfants ! » crie le capitaine Constans qui, l’un des premiers, tombe mortellement frappé. »

Les sections refluent en désordre, des hommes tombent, crient, appellent... Le lieutenant Couraud se place à la tête de la Cie, rassemble et place les sections en position défensive. Un tir rapide est effectué sur l’ennemi qui arrête sa progression.

Et Raymond dans tout ça ?... J'imagine, il me semble le voir… C’est tout...
"… Ma capote trouée par une balle et mon fusil coupé en deux !…"

Difficile de détailler la suite des évènements, tant les situations sont confuses, les assauts menés dans tous les sens, chaque compagnie luttant de son côté. Mortelle pagaille... On croit rêver, ou plutôt cauchemarder, à la lecture des comptes rendus et témoignages. « Attaquons comme la lune » (Lanrezac).

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Le commandant du régiment, le colonel Dapoigny, lance la 5e Cie sur le flanc de l’ennemi qui menace la 7e. Mitraillée, écrasée sous le nombre, la 5e recule à son tour. Puis la 6e Cie attaque également, avec le même résultat.
Alors, avance la CHR avec le colonel. Ce n’est pas calmement, musique en tête comme à Waterloo, mais drapeau en tête… Une balle éclate l’étoile de la légion d’honneur accrochée en haut de la hampe. Croix décernée au régiment pour la prise du drapeau d'un bataillon du 16ème régiment d'infanterie prussienne à la bataille de Rezonville le 16 août 1870, l'un des deux pris à l'ennemi par les armées françaises durant ce bref et désastreux conflit. Et c'est ce même 16ème d'infanterie qui est là, et convoite le drapeau du 57ème. Une balle effleure la joue du colonel et entaille l'oreille, c'est de la folie furieuse... Combats à la baïonnette dit Couraud (je doute saufs exceptions), fusillades… Le drapeau tant convoité doit reculer, passant de mains en mains pour l’éloigner des premiers rangs, il est finalement sauvé. Mais bientôt la CHR doit se replier sur la ferme Philémon, chercher l’abri d’un mur.
Pourquoi les allemands n'ont-ils pas placé une mitrailleuse en face de la CHR et effacé tout le monde, ou bien placé des sections avec feux par salves ? "combats à la baïonnette", "corps à corps" ? Je n'arrive pas "à voir", Plus de balles dans les fusils de part et d'autre ? Et j'ai de l'imagination...

Pendant ce temps, des troupes continuent à franchir la Sambre. Les débouchés du pont de Lobbes sont toujours tenus par le 144e RI, mais par les deux ponts de chemins de fer, d’autres colonnes de casques à pointe arrivent (I.R.53). Ces éléments marchent ensuite au fond de la vallée, longeant la rivière, puis montent les pentes boisées et menacent de tourner le 2e Bon en cherchant à le déborder vers la ferme de La Folie. Les premiers groupes sont refoulés à la baïonnette
Couraud : « Les premiers éléments qui arrivent sont pourchassés à la baïonnette par les sections du lieutenant Chevallier ; et, devant l’admirable ténacité de ces sections, dont le chef paie d’exemple, après de nombreux et violents corps à corps tout à l’avantage des Français, l’ennemi doit momentanément cesser son avance ».

19h00 : Le colonel reçoit l’ordre de rompre le combat. Il était temps… Les décrochages des sections de ces compagnies éparpillées sont difficiles, toujours au contact de l’ennemi. Les combats ont eu lieu dans les champs, mais aussi dans les bois où nombre d’éléments se trouvent encore.

Le premier engagement a débuté par une surprise (les mitrailleuses dans le sous bois). L’un des derniers va se terminer par une autre…

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Couraud : « A ce moment, (le décrochage) vers l’extrémité ouest de la clairière, venant de la partie boisée au nord de La Folie, une forte troupe dont le costume n’a rien de celui des français monte sans tirer un coup de feu avec un calme déconcertant. En tête, deux ou trois gaillards de haute taille brandissent des drapeaux belges et poussent des cris où l’on croit comprendre « Amis ! Amis ! Ne tirez-pas ! ». Indécis sur la nationalité des assaillants les Français ne tirent pas et laissent approcher la troupe jusqu’à 200 mètres. A ce moment, se repliant de la première ligne, un soldat de la demi-section du sergent Hauret (7e Cie) débouche du bois et, prêt à se heurter aux assaillants, vide sur eux à toute vitesse son magasin. Il a reconnu les casques à pointe dissimulés par un manchon et donne l’éveil. Les Allemands qui pensaient surprendre le rassemblement français, le culbuter à la baïonnette et prendre à revers les fractions sous bois, se déploient, se jettent à terre et ouvrent un feu meurtrier sur les Français sur lesquels vient de se replier le drapeau avec sa garde… »

Mais des 150 cartouches que les hommes avaient au départ, il n’en reste pas beaucoup, les cartouchières de la plupart sont vides. L’ennemi a compris. Les compagnies ou ce qu'il en reste sont regroupées autour du drapeau, et s’apprêtent à repousser (à la baïonnette...) les allemands qui donnent l’assaut final.
La situation, déjà plus que grave, n’est pas loin d’être désespérée…
Couraud : « Alors intervient la 1ère section de mitrailleuses, jusqu’alors restée en position de surveillance en arrière de la droite du Bon. Le lieutenant Joubé accourt et en quelques secondes, à quelques centaines de pas des Wesphaliens, met ses pièces en batterie et ouvre sur eux un tir rapide. »
Les premiers rangs ennemis tombent,les autres reculent, les allemands découvrent à leur tour « la faucheuse ». Et bien voilà ! Elle est pas belle la vie ?... (!) Nous reviendrons plus loin sur l’emploi des mitrailleuses (ou plutôt leur non emploi…) en août 14. Le danger est écarté. Couvertes par les deux pièces, les 5e, 6e, 7e Cies et la CHR, ou ce qu’il en reste, décrochent et se replient dans un bois plus au sud.

C’est fini.

De nombreuses capotes bleues sont au sol dans les clairières, les sous bois, morts, ou blessés que l’on n’a pu ramener, certains regagneront leurs lignes à la nuit, au prix de grandes souffrances.

21h00 : Les trois compagnies et la CHR sont rassemblées dans un bois, couvertes par quelques arrière-gardes, puis gagnent Beaumont, à 12 km au sud. Cette marche est bien pénible après une telle journée, et les combattants ressemblent maintenant à leurs camarades de la 11e brigade rencontrés sur la route en début d’après-midi.
La population les accueille, les "recueille" plutôt, à la fois reconnaissante envers ces français, et inquiète de les voir repartir. Ils sont réconfortés, reçoivent le gite pour un peu de repos, la croix rouge belge a établi des hôpitaux dans le château et le couvent. Les nombreux blessés des 57e, 144e RI, et d’autres unités, sont soignés par les médecins de la ville, par des femmes, infirmières improvisées et dévouées, par des religieuses. Il y a une princesse « De Caraman Chimay » qui a organisé les secours avec le médecin-major et les infirmiers du 18e CA. Après les premiers soins ils sont évacués sur Solre-le-Château par les ambulances du corps d’armée, mais ils n’y resteront pas longtemps, car il faudra bien vite repartir plus loin, toujours plus loin …

Extrait du Journal de Santé du régiment, Ferme Tournebride (voir carte), 17h30.
…A ce moment arrivent quelques cyclistes annonçant que les 5, 6, 7ème Cies viennent de subir un combat très sanglant près de Lobbes. Une demi-heure après arrivent à la ferme Tournebride le médecin chef Mr Sonrier, les médecins et infirmiers du 2ème bataillon. Nous installons hâtivement un poste de secours dans la cour de la ferme et les blessés commencent à arriver. Le crépuscule tombe bientôt, nous avons une cinquantaine de blessés. Hâtivement nous faisons des pansements. Toutes les troupes se retirent. Nous restons bientôt isolés. Le médecin divisionnaire Mr Biche nous ordonne de nous dépêcher à faire les pansements puis il part. A 20h30 les pansements sont terminés mais comment faire l’évacuation ? Les brancardiers divisionnaires ne sont pas là. Nous chargeons les blessés sur les brancards, sur les voitures médicales, sur des chevaux, et nous prenons la route vers Sartiau et Beaumont avançant lentement car les brancardiers (du régiment) et musiciens transportent les blessés à bras. Nous allons cantonner à Beaumont avec le 2ème bataillon (ou ce qu’il en reste) où nous arrivons à 2h du matin. De nombreux blessés sont restés sur le terrain devant la retraite des troupes et par manque de moyens de transport, les brancardiers divisionnaires n’arrivent pas à notre aide. Les blessés du 3ème bataillon surtout à la 9ème Cie restèrent en grande partie à Fontaine-Valmont et tombèrent entre les mains de l’ennemi. Il furent laissés dans un hôpital de la Croix Rouge installé au village et sous la garde du curé.

Raymond est sorti indemne de cette bataille, mais en regardant un pan de sa capote traversé par une balle, il a pu mesurer, toucher, voir LA CHANCE, ici, présente avec ce trou, comme une signature...

Tous les régiments d’infanterie de l’armée française engagés en août 14 ont connu ce « choc », et « Le mouvement décisif et irrésistible » prévu par le règlement de l’infanterie, Charles de Gaulle, lieutenant au 33e RI, l’a également vécu à la bataille de Dinant :
« ...Les balles sifflent, à présent, rares d’abord, et comme hésitantes, puis, par instants, multipliées sur tel ou tel groupe découvert....Et de courir, le cœur battant, à travers les champs moissonnés de cette fin du mois d’août, la main serrant le fusil dont on diffère de se servir.....Tout à coup, le feu de l’ennemi devient ajusté, concentré. De seconde en seconde se renforcent la grêle des balles et le tonnerre des obus. Ceux qui survivent se couchent, atterrés, pêle-mêle avec les blessés hurlants et les humbles cadavres. Calme affecté d’officiers qui se font tuer debout, baïonnettes plantées aux fusils par quelques sections obstinées, clairons qui sonnent la charge, bonds suprêmes d’isolés héroïques, rien n’y fait. En un clin d’œil, il apparaît que toute la vertu du monde ne prévaut point contre le feu. »

V° Armée,23 août, 21h
Ordre général
L’armée se repliera demain 24 août sur la ligne générale Merbes-le-Château, Philippeville, Givet.
..............
18e CA sur le front Strée (inclus), Hantes-Wihéries (exclus)
Lanrezac

Lanrezac : « Le plan de campagne français et le premier mois de la guerre » :
« L’armée française est alors dans la plus triste situation. Ce n’est pas seulement la V°Armée qui a subi un échec grave : L’armée de Langle (IV°) a été battue au nord de la Semoy et se trouve contrainte de rétrograder vers la Meuse, découvrant la droite de la V°Armée sur une profondeur de plus de deux marches. L’armée Ruffey (III°) n’a pas été beaucoup plus heureuse entre Harlon et Thionville et devra reculer sur Verdun. Les armées Castelneau et Dubail (II° et I°), après de vains efforts pour déloger les allemands de Morhange et de Sarrebourg, ont été contraintes de rétrograder, celle de Castelnau sur le Couronné de Nancy et celle de Dubail derrière la Mortagne.
Nous avons été battus partout, de la Sambre aux Vosges.
Toutes nos armées grandement éprouvées n’ont plus d’autres ressources que de battre en retraite au plus vite pour échapper à une destruction totale. »

Le général Lanrezac ordonne donc la retraite de son armée, contre l’avis de Joffre qui devra cependant se rendre à l’évidence et reconnaître le bien-fondé de cette initiative. C’est toute la V°armée qui a risqué d’être anéantie, et les autres auraient successivement subi le même sort.

Les échecs des batailles de Lorraine, de la Sambre et des Ardennes, ont consommé la faillite du plan XVII. Les raisons de ces défaites sont multiples, mais l’insuffisance et l’interprétation erronée des renseignements sur les forces ennemies par Joffre ont eu un résultat désastreux, un de plus, mais pas le dernier.
Rien ne l'autorisait à penser que les allemands ne se présenteraient pas plus au nord de Givet dans le cas de la violation de la Belgique. (cf plan de campagne français).
Le 18 août, il évaluait encore les masses ennemies au Nord de Thionville à 13 ou 15 corps d’armée alors qu’elles en comptaient 26. La surprise fut grande de rencontrer sur la Sambre des forces doubles des nôtres, étonnement aussi dans les Ardennes où, supposées très inférieures, elles étaient égales.
On n’en finirait pas d’énumérer toutes les causes des défaites, depuis les fautes et erreurs du général en chef jusqu'à celles des commandants d’unités sur le terrain. Tout est si compliqué, enchevêtré, l’action et l’héroïsme des uns ne donnent rien si à côté, à gauche comme à droite, les autres ne peuvent en faire autant. Et s’ils ont fait différemment, c’est peut-être qu’ils ont rencontré des difficultés différentes. Ici ou là, quelques succès ont été remportés, mais bien éphémères et impossibles à exploiter sans l’appui des voisins qui...Et ainsi de suite....
Sur le terrain, dans tous les ouvrages consultés qui traitent de ces combats d’août 14, les mêmes observations se retrouvent :
- Les fantassins ont été bien souvent lancés au devant des mitrailleuses dont ils ne soupçonnaient pas la présence en première ligne. Dans l’armée française, elles étaient disposées en arrière des bataillons d’attaque. « ...Alors intervient la 1e section de mitrailleuses, jusqu’alors restée en position de surveillance en arrière du bataillon... » 
- Les obusiers de campagne allemands, (à l'efficacité trop longue à détailler ici) matériel inconnu dans l'armée française d'août 14.
- Les allemands ont su exploiter au maximum l’effet de surprise, aussi bien en faisant précéder leurs masses d’infanterie par une importante et efficace cavalerie ayant pour mission de repousser toute reconnaissance ennemie, que par une utilisation judicieuse du terrain et des forêts lors des engagements.

De Gaulle : « La France et son armée » : Cet hommage aux humbles concerne la défaite de 1870, mais il est intemporel :
Troupe fidèle, qui paye de son humiliation et de sa misère des fautes qui ne sont pas les siennes. Pauvre troupe, dont les malheurs injustes demeurent comme une ineffaçable leçon dédiée à ceux qui gouvernent et à ceux qui commandent.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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29 avril 2006

LES PERTES ET LA QUESTION DES DISPARUS

En fin de soirée les hommes sont appelés, et comptés… Pour être déclarés « tués » ou « prisonniers » (blessés ou non), les combattants devaient avoir été reconnus par des témoins. Mais on comprend aisément que dans la bataille, chacun pense à autre chose qu’à surveiller son voisin. De plus, les escouades et même les compagnies étant parfois mélangées par l’action, le nom de celui qui vient de tomber n’est pas nécessairement connu des témoins, lesquels peuvent ensuite être à leur tour touchés... Un officier rédige un "état nominatif" des pertes plus ou moins renseigné selon que l’on a pu rester maître du terrain et identifier les siens, ou au contraire l’abandonner à l’ennemi avec morts et blessés graves comme ce fut le cas à Lobbes.
Voici une photo prise une semaine après le combat, à l’école de la Visitation de Lobbes devenue hôpital provisoire. Grâce à l’état nominatif des pertes j’ai pu retrouver 7 convalescents du 57ème , les numéroter sur l'image et indiquer à droite quelle était alors leur situation sur l’état des pertes… Des « disparus », des « prisonniers » (mais blessés), des « blessés », mais donc tous prisonniers et vivants. On notera que certains du 57 portent des vêtements civils, dont les N° 6 et 7 qui sont debout... Erreurs possibles dans la légende (sous la photo, à laquelle je n'ai ajouté que les N°).   

Chaque feuille de cet état nominatif comporte 8 colonnes : Noms - Grades - Tués - Blessés - Prisonniers - Disparus - Chevaux tués ou perdus - Observations (Le N° de la compagnie étant noté dans cette dernière). Au bas de chaque feuille : "A reporter", et à la fin de la dernière : "Total général"… Il y a 12 feuilles pour le combat de Lobbes le 23 août et 1 pour Fontaine-Valmont le 24. 

Lobbes_pertes

* Fontaine-Valmont : Couraud (Le 57ème RI pendant la Grande Guerre) ne donne pas de chiffres excepté le capitaine de la 9ème Cie tué. Pour les autres, il s’agit de "quelques tués et quelques blessés".

En moins de 2 heures de combat le régiment a donc perdu 336 hommes dont 155 tués ou morts des suites de leurs blessures. 40% des hommes du 2° Bon manquent à l'appel.

Sur les fiches MDH, les renseignements portés à la ligne "genre de mort", excepté les morts "suites maladie" ou "suites blessures" dans des ambulances du front ou hôpitaux de l'arrière, ne sont guère exploitables à des fins de statistiques. Sur les 155 fiches "Lobbes" on trouve 138 "tué à l’ennemi", 7 " suites blessures" et 10 "disparu". Autant dire que toute tentative de répartition par genre de mort serait vaine et sans fondement. Sur les 138 tués, bon nombre sont morts des suites de leurs blessures bien évidemment. Et sur les 10 disparus, 7 ont leur tombe individuelle au cimetière de Lobbes…

Dans l’état nominatif de 1914, les tués et prisonniers ont eu des témoins, certains blessés laissés sur place aussi, les autres ont pu être ramenés en arrière. D’où le faible nombre de ces "certifiés" par rapport aux disparus. Voir le tableau des pertes réalisé selon l'état nominatif de 1914.
Couraud était bien placé pour disposer de données plus précises bien qu’incomplètes. Les chiffres ont été revus à la hausse pour les tués et les prisonniers, et donc à la baisse pour les disparus.
Le cas de Lobbes est très représentatif de ces écarts. 23 et 24 août 1914, puis la retraite le 25, la région restera aux mains des allemands durant toute la guerre. On comprend donc que toute information sur les disparus était difficile à obtenir voire impossible, excepté pour les prisonniers dont les familles seront informées, via la croix rouge, quelques semaines plus tard.
La paix revenue, on pourra alors se rendre à Lobbes, au cimetière… Noter les noms, mettre à jour la macabre liste en découvrant ces nombreuses croix de pierre qui portent des noms de "disparus" le 23 août 1914…

A propos du commandant de la compagnie de Raymond le capitaine Constans, un extrait du livre d'or du lycée de Montauban dont il était un ancien élève.

Le premier numéro du journal Sur Le Vif parait le 14 novembre 1914. Cet hebdomadaire publie dès le N° 2, pour les familles inquiètes, des listes et des photos de disparus. Sur ces listes, des renseignements plus ou moins complets et précis envoyés par les familles: nom, prénom, régiment, matricule, compagnie, et date (parfois approximative) de la disparition. Mais il pouvait s’écouler un temps très long entre la réception de ces informations par le journal et la publication des annonces de recherche. Quoiqu'il en soit, ces annonces, véritables "bouteilles à la mer", restent un témoignage émouvant d'espoir et de refus de la réalité... Et puis, qui pouvait donc reconnaître Untel dans le journal ? Etait-il seulement lu au front ? Les camarades proches des disparus écrivaient aux parents. J'imagine... "J'ai perdu de vue votre fils, et lorsque l'appel a été fait le soir, il était absent"... Alors quoi ? Si après des mois il n'a pas été déclaré "tué, blessé ou prisonnier", qu'a-t-il bien pu lui arriver ?... Pauvres familles…
Parmi les disparus à Lobbes le 23 août, quatre seront « dans le journal »… JANIS et PACHIER. N° 28 du 22 mai 1915… Arthur Narcisse et Jean sont morts depuis 9 mois… POCHELU et MARTRAIRE, N° 35 et 36 des 10 et 17 juillet 1915… Paul et Eugène Jacques sont morts depuis 11 mois… Tous les quatre étaient effectivement disparus, et ils le sont toujours… Ils n’ont pas de tombe à Lobbes. Ils sont réunis ici. Leur photo extraite du journal, puis l’annonce de recherche, et enfin leur fiche MDH… (Utiliser le zoom).

D'autres journaux publient des annonces, tel l'Excelsior et sa rubrique "OU SONT-ILS ?". Dans le numéro du 13 décembre 1914 les parents de GAUTIER René Alexandre, caporal à la 7eCie cherchent toujours leur fils... Il a été tué le 23 août à Lobbes, encore un disparu...

Posté par Bernard Labarbe à 08:41 - - Commentaires [0] - Permalien [#]