- 17 octobre -

Le matin, le 123ème RI, la moitié du 57 et du 144 sont dans la zone Verneuil - Vendresse où ils remplacent la 32ème DI (16ème CA) qui l’occupait provisoirement depuis le départ des anglais le 15. Les autres éléments du 57 dont le 2e Bon gagnent Beaurieux, puis franchissent l’Aisne et son canal latéral et par Maizy, Révillon Longueval, arrivent à Dhuizel et cantonnent au sud du village après une marche de 18km.

- Du 18 au 21 octobre -

La 70e Bde est au repos. Le 57 s’installe pour 4 jours à Vieil-Arcy, à 2km au nord de Dhuizel. Les matinées sont occupées à des exercices de combat, de manœuvres de compagnies, l’après midi les soldats nettoient armes et vêtements. Des particuliers, des sociétés de toutes sortes et bien sûr des familles continuent à envoyer des vêtements chauds qui équipent bientôt tout le régiment. Echarpes et tricots de couleurs diverses apparaissent sous la capote.
Les colis et les lettres arrivent en plus grand nombre, mais certains destinataires ne sont plus là... Voici pour exemple une carte postée à Arcachon le 10 octobre. L'expéditeur ne connaissant pas à cette date le secteur postal du 57ème RI l'a adressée à la caserne de Libourne qui bien entendu a fait suivre. Elle est revenue à Arcachon plus de deux mois après, portant la mention tant redoutée lorsqu'il y a retour... Le destinataire n'a pu être atteint en temps utile, retour à l'envoyeur. ORRY Emile Henry a été tué à Craonne quatre jours après le départ de la carte d'Arcachon.
Le 20 arrivent quelques officiers dont le commandant Lagüe, guéri de sa blessure reçue à Lobbes. Il remplace Lajonie évacué malade, à la tête du 3ème Bon.

- Du 22 octobre au 1er novembre -

Le 22 la 70e Bde est en ligne et la 69ème au repos. Le 57 a relevé dans la nuit le 123 dans le secteur de Verneuil. Sa limite gauche est constituée par le canal de l’Oise à l’Aisne au-delà duquel se trouve la 69ème division de réserve. Sa droite est tenue par le 144ème RI à l’est de Beaulne. L’état-major du 57 est avec celui de la 70ème Bde au château de Verneuil. Les trois bataillons sont en ligne, chacun ayant deux compagnies en première ligne et deux en réserve, roulement tous les deux jours.
Le 1er Bon à droite occupe Beaulne, en laison avec le 144ème. Le 3ème Bon tient le centre du secteur sur plateau de Verneuil. Enfin sa gauche est occupée par le
2e Bon en avant de Moussy jusqu’au canal.
Voici une carte du secteur tirée du livre de Couraud. Elle concerne l'ensemble de la "période Verneuil", et montre donc des défenses qui sont encore à réaliser, mais permet de situer les lieux évoqués ici.

Il faut creuser de nouvelles tranchées, et améliorer ou modifier le tracé des anciennes nées de l’urgence lors des combats des semaines précédentes. En effet les positions se figent, et déjà se dessine un secteur qui ne changera guère jusqu’en 1917. Le 57ème RI va y rester jusqu’en avril 1916, ayant tissé une véritable toile d’araignée de tranchées et boyaux, îlots de résistance, abris de mitrailleuses balayant toutes les zones, postes de commandement et de secours pour ne citer que les principales réalisations. Mais pour l’heure nous n’en somme pas là, et le plus dur reste à faire. Les soldats terrassiers creusent sans cesse, plantent des piquets et posent les fils de fer.
Le 26 dans la nuit, le 57 est relevé par le 123 et va au repos à Vieil-Arcy, le
2e Bon à Pont-Arcy.

Le 29 un nouveau renfort arrive, c'est le troisième depuis le début de la guerre: 10 officiers, 10 sous-officiers, 13 caporaux et 130 soldats.
Au total ils sont déjà 1569, les "remplaçants"...

Le 30 à 03h (inutile désormais de citer des heures, les relèves se font toujours en pleine nuit), le régiment relève le 123ème. Des obus le 31 puis calme le 1er novembre.  

- Du 2 novembre au 14 décembre -

Le 2 à 8h commence un violent bombardement. De gauche à droite, d’abord sur les lignes de la 69ème DR au-delà du canal, puis sur le front du 57 jusqu’à Beaulne. Des ouvrages sont bouleversées par des mortiers de tranchées, encore une nouveauté, puis à 9h les allemands attaquent du côté de la 69ème DR. Les 48ème BCP (bataillon de chasseurs à pied) et 267ème RI ne peuvent tenir et se replient jusqu’au nord de Soupir. L’ennemi, par les Champs d’Erny fonce vers la gauche du 57ème. La 7e Cie alors en réserve à Moussy est envoyée tirailler sur les groupes qui avancent et réussit à les arrêter. Mais bientôt c’est toute la gauche du secteur du 2e Bon qui est attaquée. Le long du canal, du nord au sud, la situation est la suivante, la 8ème Cie a du évacuer le moulin Brûlé et reculer de 200 m surprise et attaquée par des forces ayant cheminé dans le canal presque à sec. La 6ème Cie puis la 7ème sont sur leurs positions le long du canal. Les allemands ont pris la ferme du Metz située au delà.
A droite de la 8ème Cie, la 5ème subit également une attaque venant du bois Brouzé en direction du bois des Boules. Le plateau de Verneuil (3ème Bon) continue à recevoir des obus, et le bombardement s’intensifie avec une nouvelle batterie allemande venue s’installer à la Croix-sans-Tête. Vers midi la 12ème Cie doit reculer en abandonnant une centaine de mètres de terrain mais réussit à se maintenir grâce à des boyaux non démolis par le canon d’où elle peut arrêter l’attaque. A sa droite, la 11ème Cie doit aussi céder du terrain après avoir subit de lourdes pertes.
En début d’après midi une contre attaque est ordonnée. La lutte dure jusqu’en début de nuit et permet de reprendre le terrain perdu au bois des Boules mais ne parvient pas à reprendre le moulin Brûlé.
Pendant ce temps un bataillon du 4ème Zouaves reprend la ferme du Metz.
Le 3 dès le lever du jour le bombardement reprend, et laisse présager une nouvelle offensive ennemie. La moitié du 123ème RI renforce diverses positions du 57. Couraud ne cite pas de faits particuliers ce jour là, bien que les fiches MDH donnent 20 tués, à ajouter aux 65 de la veille, mais nous reviendrons sur ces comptes macabres dans un tableau.
Le 4ème Zouaves est violemment bombardé à la ferme du Metz et doit quitter les lieux devenus intenables.
Le 4 la
7e Cie relève face au moulin Brûlé deux compagnies du 123ème.

Raymond et ses camarades avaient certainement quelques nouvelles de la course à la mer, par la lecture du bulletin des armées de la république ou de quelques journaux arrivant aux lieux de cantonnements.
Dans les Flandres la lutte continue. A partir du 16 octobre c’est la bataille de l’Yser, engagée par la 4ème armée allemande formée de 4 nouveaux corps d’armée composés d’une jeunesse engagée dès la fin août et jetée en pleine bataille après une brève instruction militaire. Du côté français une VIIIème armée est constituée rassemblant 3 corps d’armée aux ordres du général d’Urbal. Les belges résistent héroïquement sous un déluge de feu durant 9 jours mais sont sur le point de céder. Le 28 octobre ils ouvrent les écluses de Nieuport et lentement, les polders de la région sont envahis par la mer prenant les allemands dans un bourbier qui interdit toute nouvelle avance à l’artillerie. Dans les jours qui suivent les troupes de la 4ème armée se replient au sec après une retraite gluante, à travers des champs devenus marécages et où s’enlisent hommes, chevaux et canons.
Immédiatement après cet échec Falkenhayn tente encore une offensive. Il ne s’agit plus de manœuvre d’aile car il n’y a plus d’aile, mais une ligne continue de troupes jusqu’à la mer. Il s’agit de briser cette ligne avant qu’elle ne s’épaississe, ne se renforce solidement comme ce fut la cas partout jusqu’ici. C’est la dernière chance. Le 30 octobre il lance 6 divisions contre les anglais entre Messines et Ypres. Foch intervient en renforçant les britanniques de plusieurs divisions que Joffre lui envoie. Le 6 novembre Falkenhayn sait qu’il ne passera pas. Les pertes sont très élevées et les obus manquent dans les deux camps qui s’organisent défensivement à partir du 15 novembre. La dernière bataille de l'année 1914, la mêlée des Flandres, est terminée.
Ainsi donc, de Charleroi à la Marne, de l’Aisne à la Picardie et aux Flandres, après des batailles qui leur firent un moment entrevoir la victoire, les tacticiens et stratèges professionnels doivent-ils constater leur échec cuisant, et "penser une autre guerre".

Tout le monde combattant est enterré.

Le 7 une attaque est menée par la 1ère et la 38ème DI pour tenter de récupérer le terrain perdu par la 69ème DR à l'ouest du canal. Le 4ème Zouaves (38ème DI) qui avait dépassé la ferme du Metz doit y retourner. Une Cie du 123ème RI et la 10ème du 57 procèdent dans le même temps à une attaque du moulin Brûlé à l'est mais sans succès. Des agents de liaison (appelés aussi "soldats coureurs") sont envoyés au PC de la 7e Cie prête à intervenir. Ils sont 6 à tomber les uns après les autres atteints par des balles de mitrailleuses. Un hussard (10ème Hu), mais à pied et sans son cheval (bien entendu à cette période), parvient à récupérer et porter les messages au capitaine de la 7ème. Morceaux de papiers inutiles puisque c'est l'échec partout et le retour aux positions de départ.

Le 12, le 123ème RI en entier le relève le 57ème qui va au repos à Serval et Barbonval.
Changements de têtes: Le commandant du régiment, le colonel Debeugny est remplacé par le lieutenant-colonel Huguenot qui était le chef d’état-major de la 51ème DR. Le chef du 3ème Bon, le commandant Lagüe, est remplacé par le capitaine Amilhat venu du 12ème RI. Du 13 au 16, le dernier renfort de l’année arrive (les "remplaçants"). 364 hommes dont 287 de la classe 14. Ces "bleus" de 20 ans ont échappé à l'hécatombe passée mais tout ne fait que commencer.

Le total des renforts pour ces quatre premiers mois de guerre s'élève à 1931... Le 17, le régiment est en ligne. Le secteur de Verneuil a été divisé en trois "sous-secteurs" : Le 1er Bon occupe celui de Beaulne, le 2ème le plateau (de Verneuil), le 3ème Moussy.
A partir du 20 novembre les relèves n’ont plus lieu entre les deux régiments (57 et 123). Chaque régiment a en permanence deux bataillons en ligne et un au repos. Roulements avec 8 jours en ligne et 4 au repos pour chacun des trois bataillons. Le sous-secteur Moussy est attribué au 123ème, ceux de Beaulne et du plateau de Verneuil au 57ème.
J’ai tenu à noter ces emplois du temps, lieux et dates, afin de tenter d’établir un "calendrier des risques" (à faire...) pour Raymond, de comprendre comment, même avec beaucoup de chance, il a pu en revenir indemne. Bombardements à telle date sur les tranchées du 57ème, oui mais peut-être que pendant ce temps, Raymond Labarbe était avec le 2ème Bon au repos, en train d’écrire à ses parents ou de se raser… Alors il s’agit de savoir.

Parmi 3 tués le 29 novembre, Jean De La Ville De Mirmont, jeune écrivain et poète bordelais. Petit dossier de presse maison en guise d'hommage (3 pages word).

- Un mot sur les fraternisations avec l'ennemi -

En ce mois de novembre 1914, les escarmouches et échanges d'obus quotidiens, le froid et la misère, l'absence de tout espoir d'en finir désormais, font que ce "tout ça pour rien", dans les deux camps, favorise parfois des échanges bien différents que des coups de fusil. En certains endroits, les tranchées ennemies sont distantes de quelques dizaines de mètres. Pour des petits postes avancés c'est même parfois quelques mètres. Aussi, des tentatives de "fraterniser" avec ces barbares qui semblent être comme nous et qui supportent la même vie, ont eu lieu ici ou là.
Raymond:...
On se lançait du tabac, du chocolat par dessus la tranchée... Et puis un officier est arrivé et il a fait arrêter tout ça...
Huguenot, commandant le régiment depuis le 12 novembre note dans ses cahiers le 18: Ayant appris que, avant mon arrivée, sur certains points du front, on parlementait de temps en temps avec les Boches, on échangeait avec eux propos et cigarettes, je rappelle que pareille manière de faire est des plus répréhensibles, et je l'interdis de la manière la plus formelle sous peine de sanctions des plus sévères. On ne doit correspondre avec les Boches qu'à coups de fusil. Aussi, quelques temps après, leurs tentatives de conversation ayant été acceuillies comme elles devaient l'être, entendait-on les Boches d'en face crier dans les tranchées "Cochons 57 !"
Si Huguenot avait eu connaissance du carnet de route de Jean de la Ville de Mirmont (voir plus haut), et des lettres qu’il adressait à ses parents, il en aurait mangé son képi.

13 novembre : … Hier des officiers allemands ont agité un drapeau blanc et sont venus causer avec les nôtres, les invitant à déjeuner pour dimanche prochain. D’une tranchée à l’autre les soldats français et allemands se sont engagés à ne pas se fusiller de la journée. Ils se sont amusés à se lancer des pommes de terre. Le soir venu, les Boches ont entamé un cantique. Les nôtres ont répondu par un chant vif et animé… Puis la mitraille a repris.

17 novembre : … Ce soir nous devons occuper une tranchée à 38 mètres d’une des leurs. On peut parler avec eux et ils nous jouent de l’accordéon…

21 novembre : … Hier dans la tranchée nous étions tout près des allemands, à 8 ou 10 mètres au plus. Nous nous sommes rendus visite réciproquement. Ils nous ont offert des cigares et de la bière. Nous leur avons donné du tabac de cantine en échange. Il y avait un étudiant prussien ayant vécu plusieurs années à Lyon, en outre un de mes soldats (De Mirmont est sergent) a été professeur de français à Munich. C’était très amusant et très inattendu, et cela ne nous empêchera pas de faire notre devoir en temps voulu de part et d’autre.

29 novembre : De Mirmont est tué par une marmite.
Lecture à recommander de ce jeune talent fauché comme bien d'autres: "Oeuvres complètes, poèmes, récits, correspondance". Les extraits de sa correspondance ici sont cités avec l'aimable autorisation des Editions Champ Vallon


Le cahier de Constant Vincent - 7ème Cie. (70 Ko word). Novembre. Suite et fin de ces extraits, car après sa convalescence et un séjour au camp de Souge, il passe au 60ème R.I.