- 12 octobre -

La 35e DI doit attaquer et enlever le plateau de Vauclerc, puis déborder les défenses de Craonne. Le 1er CA à droite du 18e attaquera en direction de Juvincourt. Diversion à gauche sur le chemin des Dames par les 36ème et 38ème DI. La 70e Bde de la 35ème DI mènera l'action principale pendant que la 69ème fixera l'ennemi face à Craonne.
A 4 h, le 1er et le 2e Bon du 57e RI sont en position dans les tranchées de départ. La préparation d'artillerie est insignifiante, les obus commençent à manquer et les coups sont comptés.
A 5 h c’est le signal. La 2ème Cie s’élance en avant, et malgré un tir d’artillerie et de mitrailleuses, arrive dans le secteur de défense ennemi mais se heurte à un réseau de fils de fer. Qu’à cela ne tienne, des hommes sont envoyés pour les couper, et Couraud, si avare de critiques dans son livre, écrit qu’ils « se font massacrer inutilement ». Vaste sujet que ceux qui se sont fait massacrer inutilement dans cette guerre… La 3ème Cie qui devait soutenir la 2ème ne peut pas progresser non plus et tout le monde retourne au point de départ, sauf les morts et blessés abandonnés sur un terrain toujours bombardé. Ses cadres décimés, ayant subi trop de pertes, le 1er Bon est remplacé par le 2ème. Les compagnies cheminent dans les tranchées par endroits démolies, devant s’exposer pour contourner les obstacles, et donc subissant des pertes avant même d’arriver. A 7h nouvelle attaque par la 6ème Cie, et même punition…
Couraud écrit: « Vers 10h, le commandement atténue l’ordre impératif « coûte que coûte » et prescrit de profiter des accalmies de l’artillerie pour gagner du terrain pied à pied ». Gagner du terrain pied à pied… Il cite également l’emploi « d’obus d’exercice chargés de poudre noire »… C’est la pénurie qui commence, alors pourvu que ça fasse boum… Le moulin de Vauclerc est à 150 mètres, mais tous les efforts sont vains, il faut reculer et le 2ème Bon regagne des tranchées moins exposées et en meilleur état.

Note sur le moulin de Vauclerc: Sur le montage photo que l'on peut voir ici, le moulin en 1914 ou avant, et ce qu'il en restait après guerre, surtout après 1917... Sur la photo de gauche, le texte (la légende) le nomme la tour de Craonne, mais il s'agit d'évidence d'un moulin, sur le point le plus élevé du plateau (moulin à vent oblige...), et d'où Napoléon aurait observé un siècle auparavant le déroulement de sa dernière bataille de l'année 1814, le 7 mars. Raymond et ses camarades ignoraient je suppose qu'ils attaquaient  cet illustre observatoire, mais comme il l'aurait dit: "ça nous fait une belle jambe"...

- 13 octobre - 

Le 144ème s’épuise également sans succès au nord de Craonnelle. Le 57 organise encore et toujours les positions occupées, remplissage de sacs à terre, aménagements de créneaux, entretien du boyau de communication avec la première tranchée, travaux de nuit bien entendu. Le jour c'est le bombardement: Les pertes que l'artillerie de Corbény nous fait subir sont encore très lourdes (JMO). 36 morts ce 13 octobre selon les fiches du site Mémoire des Hommes.

- 14 octobre -

Le 2e Bon déjà éprouvé par les efforts de la veille est désigné pour attaquer la tranchée en " V " au sud-ouest du moulin de Vauclerc. A 15 heures, après une préparation d’artillerie toujours insignifiante et qui ne fait que préparer l’ennemi à la résistance, comme une clochette d’alarme, les compagnies sortent des tranchées de départ et progressent peu à peu malgré les inévitables pertes. En fin d’après midi les 7e et 8ème Cies investissent la pointe du "V" que forme la tranchée, puis les 5ème et 6ème progressent ensuite de part et d'autre mais la position est vide. L’ennemi l'a évacuée… Les hommes s’emploient à "retourner" les défenses allemandes, à les orienter face au nord, travail de terrassiers sous de nombreuses fusées éclairantes qui obligent à interrompre souvent la tâche et cause encore des pertes par le feu des mitrailleuses.
Mais seul et très en pointe, 800 m en avant des lignes de départ, le 2ème Bon est en grand danger d’être attaqué sur ses flancs le jour venu.
Le
2e Bon a perdu 400 hommes en trois jours, 40% de son effectif. Il lui sera impossible de résister à une forte attaque ennemie dont on ne peut douter de la réalisation imminente, et en fin de nuit il est rappelé en arrière. Les blessés sont emportés, les morts laissés sur place, et c’est une troupe très éprouvée qui traverse les premières lignes tenues par le 1er Bon avant de gagner le Blanc-Sablon où les compagnies se reforment pour l’appel…
Couraud: « Ces attaques contre une position solidement établie et défendue par de nombreuses mitrailleuses, faites hâtivement, sans préparation d’artillerie faute de munitions, et sans appui au cours de leur exécution rapportent un bien minime gain de terrain; elles ont considérablement affaibli le régiment. »

En l'absence d'état nominatif des pertes de 1914 pour la période du 19 septembre au 14 octobre, nous nous en tiendrons aux chiffres cités par Couraud après la guerre:

3 officiers tués et 6 blessés
183 soldats tués, 44 disparus, 388 blessés, 7 prisonniers
Soit 631 hommes.

Les recherches sur MDH ont donné 233 "tués à l'ennemi" ou "morts des suites de leurs blessures". Ces fiches portent bien entendu la mention du lieu de mort, Vauclerc, Craonne etc, ou de numéros d'ambulances, mais il faut aussi tenir compte de quelques autres concernant les morts dans des hôpitaux de l'arrière, sans indication de la date et donc du lieu de leurs blessures. Quelques uns certainement parmi les 52 morts entre le 27 septembre (le premier de la période considérée) et le 31 décembre, puisque nous nous arrêterons là dans ce blog concernant l'année 1914.

Les morts pour la France au plateau de Vauclerc

Et à nouveau le journal Sur Le Vif et des familles inquiètes...

- 15 octobre -

Les attaques sont suspendues, l’évidence finit par l’emporter. Ordre est donné de "consolider les positions"... Le 2e Bon relève à la Tuilerie le 3ème qui passe en première ligne en remplacement du 1er qui va au cantonnement à Cuiry-les-Chaudardes.
"Attaques suspendues", mais encore trois tués à Craonne ce 15 octobre. Parmi eux, un soldat de 50 ans, TEULADE Louis Célestin. Il s'engage en 1914 au 57ème R.I. pour rejoindre son fils de 24 ans au même régiment, lequel sera tué à son tour le 24 décembre.

- 16 octobre -

Après l’échec du débordement en Picardie, Joffre tente une nouvelle manoeuvre d’aile en Artois. La Xème armée créée le 3 octobre comprend les 10ème et 21ème CA, ainsi que 2 corps de cavalerie et 2 divisions de réserve, toutes ces troupes prélevées sur divers points du front "stabilisé", notamment de Lorraine. La guerre de positions permet en effet de dégarnir quelque peu certaines zones pour continuer le mouvement ailleurs. La bataille s’engage aussitôt contre des forces allemandes rassemblées de la même façon par Falkenhayn. Des noms de lieux deviennent tristement célèbres après des combats acharnés, et ils le seront encore davantage en 1915: Notre Dame-de-Lorette, Souchez, Vimy… Arras est sur le point de tomber et Guillaume II y prépare son entrée, mais la ville ne sera jamais prise. Joffre désigne Foch pour coordonner les IIème et Xème armées. Vers la mi octobre c’est à nouveau un constat d’échec pour chacun des deux adversaires.
Le 9 Anvers est tombé aux mains des allemands. Le camp retranché, possible tête de pont franco-britannique, représentait un grand danger pour l’ennemi. La possibilité du débarquement d’une armée à Anvers fut évoquée, mais il fallait faire vite, les allemands attaquèrent dès le 26 septembre et Joffre ne disposait pas de forces suffisantes pour créer cette armée. La ville n’ayant pas été encerclée totalement avant l’attaque, l’armée belge réussit à se dégager et va se replier sur la ligne Nieuport-Dixmude avec l’aide d’une division britannique et d’une brigade de fusiliers marins français. Le roi Albert 1er porte son Q.G. près de La Panne et le gouvernement gagne Le Havre.
Le 13 octobre les allemands prennent Lille.
French, en accord avec Joffre, ramène du 9 au 15 octobre ses 3 corps d’armée de l’Aisne sur la région de Saint-Omer, assez rassuré sûrement, tout en continuant la lutte, de disposer juste derrière lui des ports de Calais et Boulogne.

Le 18e CA va ainsi s’étendre vers la gauche, jusqu’au canal latéral de l’Aisne à l’Oise, pour occuper le secteur initialement tenu par le 1er CA britannique. La 35e DI qui était à droite de la 36ème va faire le tour par le sud pour passer à sa gauche, lui laissant le secteur qu’elle partagera avec la gauche du 1er CA. Les relèves se font bien entendu méthodiquement, unités par unités. Les 57ème et 144ème RI sont remplacés par les 34ème et 18ème (36ème DI) .


Le cahier de Constant Vincent - 7ème Cie: (65 Ko word). Octobre.
Les carnets de route du sergent Dartigues: (pdf 1 Mo). Du 11 au 15 octobre. Blessé le 15, Dartigues est évacué. Il rejoint le 57ème en juin 1915 mais n'a pas tenu de carnet pour le reste de l'année. Nous le retrouverons à partir de janvier 1916 à la 7e Cie.