01 mai 2006

CA S'EST PASSE PRES DE "LA FOLIE"

La ferme de La Folie, la bien nommée ce jour là…

La 7e Cie va s’élancer la première, conduite par le capitaine Constans. Parmi les camarades de Raymond, il y a le soldat Guiraut. Voici une lettre qu'il a reçue le jour du départ et qui contenait des encouragements mais aussi des conseils émouvants quand on connaît la suite. Elle a été trouvée sur lui, par des belges venus relever les corps, conservée pieusement elle a été restituée après guerre, et publiée par le journal de l'amicale du 57ème R.I. Le texte est très représentatif du patriotisme ardent de 1914, partagé par des milieux sociaux très différents. Il s'agit visiblement ici d'une famille bordelaise aisée. Tout y est: Le frère qui, bien que réformé, veut s'engager avec son auto, la soeur (?) infirmière d'hôpital que la mère veut rejoindre, et le père ancien militaire, qui regrette que son âge ne lui permette pas de reprendre les armes.

GUIRAUT

"...je te le répète, que la balle est aveugle et qu'elle atteint aussi bien celui qui retourne vers l'arrière que celui qui marche de l'avant." Arrivé dans le sous-bois d'où partent des tirs de mitrailleuses, le soldat Guiraut n'ira ni de l'avant ni vers l'arrière, il sera tué sur place.

Morceaux choisis de citations d'actes de bravoure (ou de folie) extraites du livre de Couraud, qui regrette d'en pouvoir citer seulement quelques-uns:

"Les soldats Guiraut, boute en train de son escouade qui le matin même en plaisantant a numéroté "ses abatis" à la craie, Guillot et Léotey, de la 7ème Cie, luttent désespérement pour empêcher le corps du capitaine Constans de rester aux mains des allemands; genou en terre, ils tirent sans répit; blessés, ils continuent leur feu jusqu'à ce que les balles ennemies les couchent sur le corps de leur chef."
Leurs fiches sont réunies ici

« Le lieutenant Delitat, de la 5ème Cie, s’élance à la tête de sa section à l’attaque de l’ennemi, repousse les éléments avancés et les poursuit pendant près de deux cents mètres. Rencontrant de nouvelles unités, se précipite sur elles, entraînant ses hommes par son intrépidité, son courage calme et résolu; il abat de son révolver 3 Allemands dont 1 officier et tombe à son tour frappé à mort. »
Bien entendu qu'il ne devait que tomber frappé à mort le brave lieutenant Delitat... Couraud écrit, quelques pages avant celle des citations, "Sur ce point les Allemands sont en nombre", et "des unités nouvelles montent sans cesse des bas-fonds de la Sambre sur le plateau de Heuleu."
Delitat (et le sous-lieutenant Duclos noté lieutenant sur sa fiche), ainsi que les soldats qu'ils menaient à l'attaque, poursuivant "des éléments avancés", ne pouvaient que tomber sur le gros de l'IR 53, rencontrant ainsi "de nouvelles unités"...

"Le soldat Bérard, de la 7ème Cie, surnommé "le mousse", en raison de son jeune âge et de sa figure juvénile, fils du chef de musique du Régiment, élève du Prytanée militaire de La Flèche; étant en permission à Rochefort au moment de la déclaration de guerre et ne pouvant pas, en raison de son jeune âge, contracter un engagement, obtient du Colonel de partir avec le Régiment, vêtu, armé et équipé en soldat. A Lobbes, il part à l'attaque avec un entrain superbe. Faisant le coup de feu, il est atteint à la joue par une balle, le sang inonde sa figure, il s'essuie du revers de sa manche, continue à tirer et ne quitte enfin la ligne de feu que sur les ordres réitérés du commandant de la compagnie (Le capitaine Constans). Devenu officier, il se fera tuer bravement au Mont-Renaud le 12 avril 1918."
Le jeune Bérard avait 17 ans depuis le 2 mars 1914. Le colonel n'a pas pris une grosse responsabilité comme le laisse supposer Couraud. En effet, le commandant du régiment était bien entendu au courant du décret du 6 août 1914 autorisant "l'engagement volontaire des jeunes gens de 17 ans pour la durée de la guerre", et qui paraitra au journal officiel le lendemain, juste le jour de l'arrivée du 57 en Lorraine.

Il était déjà difficile d'y voir clair dans le récit des engagements des compagnies, et ce ne sont pas les témoignages qui vont venir clarifier les choses. Il en sera partout ainsi, nous retiendrons donc une vue d'ensemble, un patchwork de cris et de larmes, de fuites en avant et en arrière, de fusillades, de corps à corps ici ou là, en un mot une belle pagaille et un échec sanglant.

- De tout, un peu -

Les quatre capitaines . (Utiliser le zoom)

Le capitaine Thomiré, 2ème Cie du 144ème RI. Une stèle a été élevée à l'endroit même où il fut tué, au chemin creux, non loin du cimetière militaire où il repose. Chevalier de la légion d'honneur et croix de guerre avec citation à l'ordre de l'armée, le tout à titre posthume bien entendu (on remarquera un anachronique casque Adrian de pierre au pied du monument). Nul doute que ce brave eut été peut-être tué ou blessé par l'ennemi, de par sa fonction de commandant-kamikaze de compagnie, comme les autres. Mais le capitaine Thomiré a été victime d'un tir de 75 "trop court" de l'artillerie française... Mais aussi le lieutenant Sédillot qui était à ses côtés ("Lieutenant" page 7 de "Lobbes Août 14" voir plus bas, "Capitaine" sur sa fiche MDH... A titre posthume aussi certainement). Extrait du livre d'Alain Fauveau cité plus bas: "...Vers 17 heures, je venais à peine de rejoindre ma section de réserve dans le chemin quand un ouragan de feu, de fer et de fumée se déchaîna sur nous. En un clin d'oeil nous fûmes couverts par des débris de toutes sortes: terre, feuilles, branches brisées. Mes hommes éperdus, jetaient sur moi des regards terrifiés et semblaient demander grâce. La section qui était en action, démoralisée par ce feu qui venait de l'arrière, commençait à lâcher pied. Je me précipitais pour la ramener au devoir et me trouvai soudain devant un spectacle affreux. Le Capitaine Thomiré, mon cher Thomiré, gisait en travers du sentier, décapité par un obus; Sédillot, son lieutenant, était tombé sur son cadavre et râlait atteint d'une horrible blessure au crâne". Quant aux hommes de troupe qui étaient à côté, des morts et blessés aussi certainement avec ce coup en plein dans le mille.

Les premiers morts "suites bavures de guerre" de l'artillerie dans les rangs de l'infanterie française, partout en août 14, déjà, mais les premiers seulement d'une très longue liste durant toute la guerre. (Le général Percin les évalue à 75 000. "Le massacre de notre infanterie", Librairie Albin-Michel, 1921).

La reine des batailles: la peur...

Un compagnon du capitaine Thomiré participait également au combat, le capitaine Charles de Berterèche de Menditte, commandant de la 4ème Cie du 144ème R.I. L'un de ses petits-fils, le général Alain Fauveau, a écrit un ouvrage intitulé "Le vagabond de la grande guerre" qui vient de paraitre (Début Mars 2008) chez Geste Editions. Souvenirs et impressions de guerre de son grand-père, récits d'une honnêteté et d'une sensibilité rares, voici en avant-première un morceau choisi, à lire et à méditer ICI.


- Promenade héroïque à Lobbes: (pdf 2 Mo)
- Lobbes Août 14: (pdf 1,6 Mo)
- Mémoire 2001: (pdf 1,7 Mo)
- Les carnets de route du sergent Dartigues: (pdf 1,2 Mo). Du 19 au 23 août.
- Le cahier de Constant Vincent, 7ème Cie: (100 Ko word).
- Un témoin de la 7ème Cie: (pdf 500 Ko) et transcription maison sur word. Nom de l'auteur inconnu. (A noter des précisions sur l'endroit où fut tué le soldat Guiraut, et donc le capitaine Constans et les autres...)


Nous n'en finirions plus d'effectuer des recoupements, de comparer les sources, les témoignages, afin de traquer les erreurs, les confusions ou les exagérations, pas assez de place ici pour les citer toutes, pas assez de temps non plus. Après ce laborieux travail pourtant inachevé, c'est avec un grand soulagement que je vais passer à la suite du parcours de Raymond et de ses camarades.

Et maintenant, marchons...

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11 mai 2006

DE LA SAMBRE A L'OISE

marche1

- 24 août -

Au lever du jour le 1er Bon et une batterie du 24ème RAC sont déployés pour couvrir le repli du régiment.  Couraud : « Vers 8h, les Allemands essaient de déboucher du bois Janot, refoulés par les feux nourris de la 3ème Cie, ils ne renouvellent pas leur tentative, mais leur artillerie fait preuve d’une grande activité et cause quelques pertes. »

La retraite de la V° armée commence…

De Beaumont, quittant le sol belge, le 2e Bon gagne Cousolre, 6 km à l’ouest, où se reforme le régiment dans l’après-midi. Mais alors que la troupe se prépare pour le cantonnement, l’ordre de partir arrive. A 22h le régiment est prêt et reprend la marche vers Solre-Le-Château, direction sud.
Raymond et ses camarades ne savent pas qu’ils sont en train de commencer « un repli stratégique, un des plus beaux faits de l’histoire militaire » écrira plus tard Couraud qui s’arrangera comme il pourra en ajoutant « le mot de notre vaillant et habile capitaine de Gascogne Blaise de Montluc : Il n’y a pas moins d’honneur de faire une belle retraite que d’aller au combat ».
Pour l’heure, tout le monde ignore, de Raymond Labarbe à Joseph Joffre, que ce sera effectivement une « belle retraite ».

- 25 août -

L’Autriche déclare la guerre au Japon.

La garnison de Maubeuge, isolée par la retraite des anglais et de la V° armée, se prépare à une résistance héroïque. La quasi-totalité de la population a été évacuée. En l’absence d’instructions, le gouverneur de la place avait demandé le 24 août à Lanrezac s’il devait se joindre à la retraite ou résister. Les six forts dont un seul est bétonné étaient conçus pour s’opposer à des troupes de campagne mais non à un siège. Bien qu’ayant visité les ouvrages deux mois auparavant et connaissant leur extrême faiblesse, le chef de la V° armée répondit au gouverneur qu’il devait résister. Le colombier de Paris disposait de 90 pigeons à destination de Maubeuge, mais le gouverneur ne reçut aucune instruction. Les 48 000 hommes de la place et les 450 canons allaient être perdus, de toute évidence. Mais, dépassant certainement toutes les espérances de Lanrezac qui, au demeurant, avait d’autres soucis que Maubeuge, la résistance va durer jusqu’au 7 septembre à 18h, et grâce à un peu de temps gagné en négociations, la place ne sera remise que le 8 en soirée, après 15 jours de siège.
Durant cette période, un corps d’armée allemand (VII°CR), 1 division de réserve de la Garde, 2 régiments de cavalerie, des troupes d’artillerie, de génie et de landwehr avaient été immobilisés, soit un total évalué à 55 000 hommes. (L’aile marchante allemande s’affaiblit encore…)
Pour l’heure, l’artillerie lourde et les gros obusiers Krupp commencent leur œuvre de démolition.

Après avoir traversé Solre-Le-Château encombré de convois et de civils en fuite, le 57e RI qui est arrière-garde de la 35ème DI, s’arrête à l’aube au carrefour de l’Epine. Des colonnes allemandes ayant été signalées se dirigeant vers la ville, la 70e Bde se déploie et le régiment occupe Felleries. L’attaque ennemie n’ayant pas lieu, vers 17h il est déplacé un peu plus à l’ouest, à Baslieu, Guerzignies et Waudrechies, cette dernière localité est occupée par le 2e Bon. Les issues du village sont barricadées à l’aide de charrettes, de fûts, de meubles de toutes sortes.

Raymond : « Sur la route...Des uhlans....pan, pan, pan,,....Tout le monde les quatre fers en l’air.... ». (Les uhlans, qu'il prononçait "Hulans" avec un un grand "H" expiré).

Couraud : « En avant du village des petits postes surveillent la route. Un groupe de uhlans en reconnaissance approche du village avec hésitation. A 100 mètres l’escouade ouvre le feu, des cavaliers tombent, désarçonnés et s’enfuient, d’autres gisent à terre, le reste repart au galop. Cinq chevaux avec armes et équipements sont récupérés. »

Les trains régimentaires attendus n’arrivent pas, retardés ou égarés dans quelque colonne en retraite, et les vivres manquent. La troupe se contente d’un peu de pain, mais des paysans-soldats repèrent quelques fermes abandonnées et ramènent de quoi agrémenter les maigres rations.
26 km ont été parcourus depuis le départ de Cousolre, les hommes n’ont dormi au total que quelques heures en deux jours et les granges de Waudrechies leur procurent un gîte béni.

La situation des armées françaises est devenue en quelques jours dramatique et le spectre de 1870 se lève à l’horizon. Le plan XVII est un échec et sa place est désormais aux archives. Le 25 août, Joffre élabore une nouvelle stratégie consistant pour les armées III, IV et V à reculer liées les unes aux autres en disposant de fortes arrière-gardes pour retarder au mieux l’ennemi. Ce mouvement ayant pour pivot la région de Verdun, devra porter les trois armées sur une ligne Peronne - Rethel d’où l’on repartira pour une offensive... Afin de soutenir sa gauche menacée, il constitue une VI° armée (Maunoury) en prélevant des troupes sur l’aile droite et il la place vers Amiens.

V°Armée

25 août, 15h
Ordre général pour la journée du 26
Le mouvement commencera à 05h.
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Le 18e CA aura ses gros dans la région Barzy, Le Nouvion, sa gauche à Beaurepaire, sa droite à la lisière est de la forêt du Nouvion. Il se tiendra prêt à attaquer l’ennemi sur son front.
Q.G. 18e CA au Nouvion à partir de 16h.

..................

Lanrezac

- 26 août -

A 5h le régiment est prêt à faire mouvement et constitue toujours l’arrière-garde de la division. Il traverse difficilement Avesnes-sur-Helpe dont les rues sont pleines de réfugiés en route vers le sud, comme s’ils suivaient eux aussi, au jour le jour, les directives de marche d’un général. Devant l’avance ennemie, une partie de la population se jette sur les routes, les convois se mêlent aux colonnes de troupes, gênant souvent leur marche, cherchant l’abri rassurant de l’infanterie.

Pour la V°armée il n’est plus question d’attendre l’ennemi au coin du bois comme prévu dans la directive du 24 août. Il faut marcher maintenant, et vite, talonné par la 2e armée Von Bulow dont la droite cherche à déborder la gauche de Lanrezac où se trouve le 18e CA.

A la sortie d’Avesnes on signale une menace d’attaque par l’ouest. Le 57 suit sur 2 km la route de Paris puis oblique à droite, et par le carrefour du Cheval Blanc où le 3e Bon reste en surveillance, gagne Boulogne-sur-Helpe (1e Bon) et Rouge Croix (2e Bon). A 11h30 quelques obus tombent sur la zone du 1er Bon et un peu plus à l’est un de ses postes est accroché par des cavaliers allemands. Un tué (Sicher, le premier de la retraite du 57) et deux prisonniers. Nous voyons déjà, et il en sera toujours ainsi durant la retraite, que l'ennemi "colle au cul"... Mais il faut bien dormir un peu, dans chaque camp, les attaques en masse et de nuit sont impossibles, alors on dort, ils dorment aussi... Mais pas longtemps. Il fait jour très tôt l'été... Et nuit très tard...

Extrait du Journal de Santé du régiment: ... A Boulogne (Nord), alerte. 4 obus tombent sur le village qu'on évacue au plus vite. Ces obus ont tué un homme de la CHR (Sicher) et blessé plusieurs civils dont plusieurs femmes. Le médecin aide-major Tronyo réquisitionne une petite voiture attelée d'un poney, voiture légère qui sert à transporter malades et blessés.

Vers 13h, le régiment se porte plus à l’ouest sur la ligne Buisson Moreau, Le Défriché, toujours face à l’ouest et au nord-ouest se préparant à une attaque.
A 16h fin de l’alerte et la marche reprend, bientôt suivi d’un autre arrêt avant Beaurepaire. Les hommes consomment quelques vivres de réserve et à 22h30 repartent en direction du sud. La marche est sans cesse arrêtée par des rencontres avec d’autres unités, avec des convois, énormes bouchons de troupes en pleine nuit.

- 27 août -

Il faut au régiment trois heures pour parcourir les 5 km qui séparent Beaurepaire du Nouvion-en-Thiérache où l'on doit s’arrêter de 02h à 04h pour laisser s’écouler d’autres unités. Les hommes mettent à profit cette halte bienvenue pour dormir comme ils le peuvent, sur les pavés. Puis c’est la reprise du mouvement, Leschelle, Chigny, et encore des ralentissements, des arrêts, avant de franchir le pont sur l’Oise, et la marche continue sous une pluie d’orage, jusqu'à ce qu’apparaissent enfin, vers 16h, les lisières nord de La Vallée-au- Blé.
42 km ont été parcourus depuis le matin du 26, avec deux heures de sommeil.
A 19h le régiment est installé en cantonnements et bivouacs à La Vallée-au-Blé. La troupe est harassée de fatigue, nombreux sont ceux qui souffrent des pieds et le calvaire ne fait que commencer. A 23h le ravitaillement arrive enfin et les hommes peuvent manger pour la première fois de la journée.
A 04 h, tout le monde debout. Les nuits sont courtes au mois d’août… Une petite pensée au passage pour les sentinelles, puisqu’il faut bien veiller au grain. L’ennemi est là, tout près, il faut bien qu’il dorme lui aussi, mais sait-on jamais… Relevés toutes les heures, ces veilleurs n’en ont pas moins leur courte nuit diminuée.      

V°Armée

27 août, 20h
Ordre général pour le 28

.....................
18e CA : Zone de stationnement :
Eléments combattants : zone Villers-le-Sec, Pleine Selve, fermes Torcy, Monceau-le-Neuf, La Ferté Chevresis.
Q.G. à Chevresis-Monceau.
Itinéraires à utiliser : Route incluse Chigny, Le Sourd, Sains, Monceau-le-Neuf, et route incluse Autreppe, Haution, La Vallée-au-Blé, Les Bouleaux, Chevennes, Housset, Sons, Bois-lès-Pargny, Montigny-sur-Crécy, La Ferté Chevresis.
.......................
Lanrezac

Dans tous les ordres généraux concernant les itinéraires à suivre, on remarquera les termes « route incluse » ou « exclue ». Il faut imaginer ce que fût l’organisation et l’exécution de la retraite de tous ces corps d’armée accolés. Chacun devait occuper pour sa marche un « couloir », délimité par des routes. « Route incluse » signifie que sur un côté de ce couloir la troupe peut emprunter la route, mais ne pas déborder au-delà, sur la zone de marche affectée à un autre CA. Inversement, « route exclue », dans les champs oui, mais pas sur la route...

Le 26 août, les anglais ont été malmenés au Cateau, et le général French accélère son repli vers le sud. Les divisions territoriales du général d’Amade et le corps de cavalerie Sordet qui marchaient à gauche des anglais durent s’éparpiller entre Somme et Seine après avoir été disloqués vers Cambrai par la 1e armée Von Kluck qui se lance direction sud - sud-ouest, et il semble que plus rien ne peut désormais l’inquiéter.
Le 27, Joffre demande à Lanrezac dont l’armée se trouve entre Oise et Serre d’attaquer le flanc gauche de Von Kluck. Le chef de la V°A hésite à opérer cette conversion, vaste manoeuvre des corps d’armée qui, faisant route au sud doivent s’orienter face à l’ouest, s’échelonner, protéger leurs flancs, se re-disposer les uns par rapport aux autres, organisation militaire dépendant du réseau routier, de la topographie, et le profane a du mal à saisir toutes la difficulté de l’opération.
Von Bulow, craignant de perdre la liaison avec Von Kluck pousse son aile droite un peu plus à l’ouest sur la rive droite de l’Oise, laissant devant Guise son X° CA et la Garde. C’est donc la 2ème armée que va affronter Lanrezac et non la 1ère.

Ce 27 août au Nouvion-en-Thiérache (Aisne) des combats de rue ont eu lieu entre le 1er bataillon et des éléments de cavalerie allemande. La page du JMO ICI où il n'est pas question de pertes, comme bien entendu dans le livre de Couraud de 1925, il était rédacteur du journal des marches et opérations: ... le commandant Picot, sans s'être laissé accrocher et sans avoir éprouvé la moindre perte... Un oubli sûrement car il y a deux fiches sur MDH concernant EYRAU Pierre et ROBIER Fernand, tués au Nouvion le 27 août. Fernand le 26 c'est une erreur, et il est soldat de 2ème classe. Hors voici une plaque et une place portant son nom au Nouvion-en-Thiérache. Caporal-Clairon, mais pourquoi lui dans cette commune ? Né dans les Deux-Sèvres et domicilié en Charente Inférieure devenue Maritime, pourquoi lui ?

Robier_blog

Merci à Daniel Lefèvre (de Camelin dans l'Aisne mais né au Nouvion) pour les photos. Ayant découvert mon blog il a eu la sympathique initiative de me les envoyer, Photoshop a fait le reste. Merci à Mr Gauchet du groupe d'histoire locale du Nouvion qui, joint par téléphone, m'a donné quelques détails...
Fernand ROBIER n'est pas mort le 27 août... Ce jour là il a été blessé par une balle qui lui a traversé le corps. Il a été soigné par des habitants du Nouvion qui étaient réunis en comité de Croix Rouge. Il était complètement paralysé et il est mort le 19 septembre. Une personne de la ville a tenu un journal durant la guerre et a mentionné cela. Les seuls combats au Nouvion en 1914 s'étant déroulés le 27 août et ayant concerné le 57ème RI, je suppose que les soins apportés à ROBIER durant trois semaines, peut-être le seul blessé recueilli de cette journée et décédé, sont à l'origine de cet hommage, la place portant son nom ainsi que la plaque commémorative.
Quant à son camarade EYRAU, il est dans un premier temps resté près de lui, mais il a du partir et a été abattu dans un champ alors qu'il tentait de rejoindre son régiment.

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DE "LA FOLIE" A "LA DESOLATION"

Après la ferme de La Folie à Lobbes, celle de La Désolation à Guise

- 28 août -

Dès le matin le 18e CA commence ses mouvements pour se mettre en place entre Origny-Ste-Benoîte et Ribemont, en vue de l’offensive du 29.

La 35e DI qui va marcher en flanc-garde droite du CA se met en route à partir de 06h et comprend dans l’ordre : 11ème Bde (24ème et 28ème RI, rattachée à la 35ème DI depuis le 24 août), le 24e RAC et le 57ème RI, le 144ème restant pour le moment sur ses emplacements. La 69e Bde (6ème et 123ème RI) est à disposition du 3ème CA depuis le 23 août.

Carte de la région (mise à jour en 1908 - L'image peut-être un peu plus agrandie tout en conservant sa netteté, utiliser le zoom)
Carte des mouvements effectués par le 57ème RI du 27 au 29 août.

De La Vallée-au-Blé, par Lemé et Sains-Richaumont, le 57 arrive à Le Hérie-La-Viéville où il s’arrête pour laisser passer la 69e DR qui se porte plus au sud. Cette division de réserve a laissé à la garde des ponts de Guise et de Flavigny un bataillon du 228ème RI, un du 229ème et un escadron du 27ème Dragons. Au cours de cet arrêt le général Excelmans, commandant la 35e DI, est prévenu vers midi que le bataillon de Guise (du 228) a été rejeté et que de fortes colonnes débouchent sur la rive gauche de l’Oise. Le flanc du corps d'armée est menacé. Excelmans prend immédiatement l’initiative d’envoyer 2 groupes du 24e RAC (12 canons de 75) qui viennent se placer à 3 km au nord de Le Hérie-La-Viéville et commencent aussitôt à tirer sur des troupes qui s’avancent vers La Désolation, Audigny et l’Etang.
Vers 15h, l’artillerie lourde allemande réduit au silence les 75 français.
Le 24ème RI est dirigé sur Flavigny le Grand, le 28ème sur le bois de Bertaignemont et le 57ème est envoyé vers Guise.
Le régiment avance à gauche de la route, 1er et 2e Bon en tête, suivis du 3ème, de la CHR, et enfin des 3 sections de mitrailleuses (toujours derrière…). Quelques obus de 105 tombent aux alentours. Le 1er Bon traverse la route et se dirige sur Audigny pendant que le 2e continue son approche et déloge quelques éléments avancés ennemis de la ferme de La Désolation.

La Désolation... Certains sont loin d'imaginer que le sol qu'ils foulent ici de leur chaussures à clous les accueillera, après la guerre, dans un grand cimetière militaire, quand les croix de pierre auront remplacé les croix de bois.

L’infanterie allemande en position au sud de Guise commence alors le feu et les compagnies de tête du 2e Bon subissent des pertes. La marche continue, mais bientôt le tir devient très violent. Fusils, mitrailleuses et canons clouent la troupe sur place. Plusieurs coups de 105 atteignent le périmètre où les sections sont aplaties dans l’herbe, il y a des morts, de nombreux blessés mais on ne peut plus bouger car les balles sifflent au dessus des têtes.
Un groupe du 24ème RAC est amené à proximité, et bien que pris à partie aussitôt par l’artillerie lourde adverse, tire sur les positions de mitrailleuses ennemies. Profitant d’un répit, tout le 2e Bon effectue un tir rapide, couvrant ainsi pour un instant, avant de les suivre, le 3ème et la CHR qui se lancent à l'assaut, drapeau déployé, au son de la marseillaise jouée par la musique du régiment.
Drapeau déployé... Ce vendredi 28 août, c'est comme à Lobbes dimanche dernier. Le son de la musique en plus, et du canon aussi...
Alors, de Guise, de Flavigny, de la route de Rouen, se déclenche un feu d’une grande violence sur les sections de tête. Les morts et les blessés jonchent le sol, la course en avant continue, les allemands se replient sur Guise mais la charge est définitivement brisée à cent mètres des premières maisons de la ville.
Mais où étaient donc les mitrailleuses ? Elles étaient en queue du régiment lors de la marche d’approche (voir plus haut), et elles n'ont pas été utilisées. Il faut dire que le drapeau n'a pas été en danger d'être pris comme à Lobbes, sinon...
Sur la droite, le 24ème et le 1er Bon du 57 contiennent difficilement l’ennemi qui tente de franchir le pont de Flavigny.
Dans la soirée, l’ordre de rompre le combat est donné à la 35ème DI et le 3ème CA va la remplacer au sud de Guise. Le décrochage sous le feu ennemi est lent et difficile, mais la nuit vient enfin permettre le repli, laissant le champ de bataille aux brancardiers.

Raymond : « ...Guise...Un obus...Camarade tué juste à côté de moi... ». Vague souvenir d'enfance... Des camarades blessés ou tués près de lui par des éclats d'obus, "Raymond La Chance" a du en voir certainement au cours de la guerre, mais je doute aujourd'hui que ce fut à Guise... En effet, intéressante analyse que celle de ce tableau des pertes selon l'état nominatif de 1914. La 7ème Cie a eu 1 disparu (tué) à Guise, le sergent Legrand et c'est tout pour ses pertes, aucun blessé ni prisonnier. Elle n'a donc été engagée qu'en soutien, et n'a certainement pas eu à subir, ou peu, le feu direct de l'ennemi ou des bombardements. Ou bien un certain nombre de morts sont-ils parmi les 44 points d'interrogation du tableau ? Ce chapitre, comme bien d'autres d'ailleurs, sera sûrement revu et corrigé plus tard...

121 fiches de tués à Guise ou morts des suites de leurs blessures ont été trouvées sur le site MDH, soit 16 de plus que les chiffres de Couraud dont le livre date de 1925. (4 officiers tués, 12 blessés. 57 hommes de troupe tués, 44 disparus, 219 blessés et 36 prisonniers. Soit un total de 105 tués et disparus).

Parmi les nombreux blessés, le capitaine De Saint-Martin Lacaze (Saint-Cyrien, promotion Marchand) qui commande le 2e Bon depuis la blessure du commandant Lagüe à Lobbes. Grièvement atteint, il remet son commandement au lieutenant Couraud, se fait hisser sur un cheval d'artillerie, puis rejoint le colonel et lui rend compte de la situation. Il meurt quelques heures plus tard au poste de secours de Le Hérie-la-Viéville.

Citons également le sous-lieutenant Souabaut, 8ème Cie (Saint-Cyrien, promotion Montmirail).

Depuis 6 jours, le régiment a perdu près du quart de son effectif.
Le 2e Bon, le plus éprouvé, réduit à 425 hommes, est reformé à deux compagnies: Cie Pougnet (5ème et 8ème), Cie Chevallier (6ème et 7ème). 425 sur 1000 au départ... Des visages connus de Raymond, des camarades, ne sont déjà plus là. Et cela ne fait que commencer.

- Nécropole nationale de LA DESOLATION -
guise3

- 29 août -

Le 57e RI arrive à Parpeville à 02h. Depuis le départ de la Vallée-au-Blé le 28 à 06h, avec l’aller-retour de Guise, et jusqu'à Parpeville, 32 km ont été parcourus, s’ajoutant à la fatigue due au combat.

           29 août, 9h20
          
Vallonnement entre Parpeville et fermes Torcy
           Général 35e DI à Général 18e CA

La 35e DI est établie en rassemblement articulé par brigades accolées ayant leur tête près du chemin de Pleine-Selve à Villancet fermes, au sud des cotes 145 et 147.
70e Bde à droite, 11e à gauche.
57e et 24e en tête, 144e et 28e en queue.
L’ A.D. 35 au N du chemin de fer de Parpeville à Pleine-Selve, au delà du passage en dessous NO Parpeville (chemin à un trait).
Cie génie près du boqueteau immédiatement au N de Parpeville et de la voie ferrée.
L’escadron réduit encore à 2 pelotons, aux fermes Villancet et Torcy.
Les unités d’infanterie sont constituées, les batteries au complet en matériel sauf 2 caissons.
Les distributions de vivres sont en train de s’achever.
Le réapprovisionnement en munitions se terminera très facilement avant 11h.
La soupe et le café se font.
Mon poste de commandement est à côté de l’artillerie.

Excelmans

La 35e DI se trouve donc en réserve du corps d’armée autour de Parpeville. L’offensive vers Saint-Quentin est menée par le 18e CA à gauche (privé de la 35e DI), et le 3e CA à droite. Le 1e CA est en réserve derrière le 3e. Le flanc nord est tenu par le 10e CA, la 4e DC et la 51e DR de Guise à Vervins.

La 35e DI, réduite à la 70e Bde et au 24e RAC se rassemble vers 07h puis se dirige sur Ribemont.

Dans la matinée le X°CA et la Garde attaquent en partant de Guise et de Flavigny. Le 3e CA doit interrompre son avance vers l’ouest et orienter une partie de ses forces face au nord, découvrant quelque peu le flanc droit du 18e CA. La 35e DI se porte en soutien vers le nord de Pleine-Selve.

L’offensive du 18e CA échoue devant Saint-Quentin face au X°CR et il repasse sur la rive gauche de l’Oise.

A 21h le 57e retourne à Parpeville.

L’armée britannique est en pleine retraite entre Noyon et La Fère et la défaite du 18e CA découvre la gauche de la V°armée qui doit maintenant faire face à l’attaque venu du nord.

Paris, 29 août, 19h
Bulletin de renseignement N°56
V°Armée

15h30. La gauche de la V°Armée qui a attaqué dans la direction de St-Quentin est refoulée vers l’Oise.
Le reste de l’armée fait face à une attaque très violente débouchant de Guise et à l’est, comprenant le X° Corps et la Garde.
A 16h30 cette offensive ennemie était enrayée et allait être contre-attaquée.

Ainsi, les combats menés par le 57e RI et la 11e Bde le 28 août se renouvellent à grande échelle les 29 et 30 et Lanrezac rejette sur l’Oise la gauche de Von Bulow.

Une polémique naîtra dans les états-majors, vite étouffée par la suite des événements, sur l’initiative du général Excelmans le 28 août. En effet, la 35e DI éprouvée et retardée, n’a pu participer à l’offensive du 18e CA sur St-Quentin. Le général Lanrezac a répondu :

« L’ennemi, maître de Guise, ayant tenté d’escalader les hauteurs au sud, il en était résulté un vif émoi parmi les diverses fractions de nos troupes qui défilaient à portée et notamment dans la division Excelmans du 18e Corps. Cette division, entre 11h et midi, s’était arrêtée et déployée. Les allemands ayant été refoulés sur Guise, et le 3e Corps étant arrivé sur ces entrefaites, la division s’est remise en marche, mais si tard, qu’elle ne peut atteindre ses cantonnements qu’à une heure avancée de la nuit.
Il était fâcheux que la division Excelmans se fut arrêtée à hauteur de Guise, mais je me garde bien de blâmer son chef vu que je n’ai pas les éléments d’appréciation nécessaires pour formuler un jugement en connaissance de cause. Je suis même tenté de croire que le général Excelmans s’est conduit comme l’exigeaient les circonstances. »

Général Palat - La retraite sur la Seine : « La 35e DI avait empêché l’ennemi de déboucher de Guise ».

Général Von Kuhl - La campagne de La Marne en 1914 : « ...L’aile gauche de la 2e armée (X°CA et la Garde) reçut l’ordre de franchir l’Oise. Les forces ennemies établies au sud de la rivière ne semblaient être que peu importantes. On reçut cependant dans la soirée (du 28) un renseignement disant que l’on combattait encore pour les passages de la rivière. On estima que c’était des combats d’arrière-gardes ».

- 30 août -

Après avoir cantonné à Parpeville, la 35e DI s’établit à 06h au nord de Pleine-Selve. Vers 14h le village et les environs sont sérieusement bombardés par de l’artillerie lourde dont les tirs sont réglés par un avion. Sans avoir à combattre, le 57e perd encore 29 hommes dont 15 tués.
Les unités du régiment sont éparpillées, appelées ici ou là pour des missions de soutien, creusement de trous idividuels, attente, coups de fusils contre des uhlans, ordres et contre-ordres, et recevant l’ordre de retraite, la marche reprend. Le 2e Bon gagne Monceau-Lès-Leups où il bivouaque (15 km), le 1e à Catillon-du-Temple, le 3e n’arrivera à Chevresis-Les-Dames que le 31 à 5h du matin.

Que les spécialistes me pardonnent, mais il m'a semblé, au fil de mes lectures passées (des années 80) que cette bataille de Guise fut un coup d'épée dans l'eau de l'Oise... Une relecture de Lanrezac s'impose, et je corrigerai ici plus tard mon sentiment si besoin est. En effet, selon "l'Histoire", Guise fut un "coup d'arrêt" à l'avance ennemie. Ah bon ?... Pendant ce temps, la 1ère armée Von Kluck avançait au large de Saint-Quentin... La 2ème Von Bulow ? Une victoire à St Quentin et la réoccupation immédiate du terrain perdu à Guise. Car la retraite continue... Alors quoi ? Ordre insensé du généralissime Joffre ? (qui n'en est plus à son premier). Ce débat dépasse mon sujet, Raymond Labarbe et ses camarades s'en moquent. Ils vont encore marcher, laissant derrière eux leurs morts, blessés ou prisonniers, comme tous les régiments de la Vème Armée dont certains ont payé un très lourd tribu pour ce "coup d'arrêt"... Tout au plus, il a pu inquiéter l'ennemi qui a constaté que l'armée française en retraite n'est pas en déroute, et qu'elle est encore capable de retournements offensifs d'envergure. Faible consolation au prix fort...


Les carnets de route du sergent Dartigues: (pdf 1 Mo). Du 24 au 30 août.
Le cahier de Constant Vincent - 7ème Cie : (100 Ko word). Du 24 août au 5 septembre. (Où il se confirme que ce très lointain souvenir d'un récit de Raymond:  "...Un obus... Camarade tué à côté de moi...", ce n'était pas à Guise...)


Les familles inquiètes de disparus à Guise (utiliser le zoom)

(Journal Sur Le Vif, le sujet a été évoqué au chapitre 05 - Le baptême à Lobbes)

                             GAILLARD           N° 8 du 2 janvier 1915     mort depuis 4 mois
BERTIN              N° 20 du 27 mars 1915                     
HOSTEIN            N° 24 du 24 avril 1915
FERIOL               N° 26 du 8 mai 1915       
RAYMOND           N° 31 du 12 juin 1915
COIFFARD           N° 35 du 10 juillet 1915
GALLIN-MARTEL   N° 36 du 17 juillet 1915
TINTIGNAC          N° 42 du 28 août 1915    un an jour pour jour…

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14 mai 2006

DE L'OISE A LA SEINE

- 31 août -

Dès l’aube, après quelques heures de sommeil, les troupes de la 35e DI se remettent en marche, la 70e Bde en arrière-garde. Les 1e et 2e Bon du 57e RI passent par Vivaise où ils s’arrêtent une demi-heure. Les habitants offrent aux soldats du vin et du cidre. Les deux bataillons, pour une fois ne sont pas pressés, le 3e Bon et l’E.M. qui sont partis de Chevresis-les-Dames doivent les rejoindre à Aulnois-sous-Laon. Le 3e Bon s’arrête à Assis-sur-Serre pour laisser s’écouler les troupes de la division et fait sauter les ponts après le passage de la dernière unité.

Les 1e et 2e Bon arrivent à Aulnois-sous-Laon à 15h, le 3e et le colonel à 16h. Il n’y a pas eu de ravitaillement depuis le matin du 29 à Parpeville, et les hommes n’ont que du potage instantané et du café à avaler.

V°Armée
Q.G. 31 août, 17h
Par ordre du général commandant en chef, malgré l’état de fatigue des troupes, à l’énergie desquelles le commandant de la V°Armée fait appel, l’armée se portera demain derrière l’Aisne et continuera à marches forcées après demain son mouvement vers le sud.
Ce mouvement est nécessaire pour l’exécution du plan d’opération du commandant en chef et doit être exécuté coûte que coûte et quelles qu’en soient les conséquences.
Lanrezac

Il s’agit maintenant de retraiter au plus vite. Car pendant « le coup d’arrêt » à Guise, la 1e armée Von Kluck a continué son avance à marches forcées. Elle a sensiblement modifié sa direction qui est passée de sud - sud-ouest à sud…

V° Armée
Q.G. 31 août, 18h
Sur l’ordre impératif du commandant en chef, la V°Armée se repliera dès cette nuit au sud de l’Aisne par une marche forcée.
La marche continuera les jours suivants dans la direction de la Marne. Il sera fait appel par les chefs de tous ordres à l’énergie la plus extrême des troupes.
Lanrezac

A Aulnois-sous-Laon le 57e se remet en marche à 18h. Par Cerny-Lès-Bucy, Mons-en-Laonnois, il arrive à Beffécourt. Tandis que la troupe se prépare pour un temps d’arrêt, l’ordre de reprendre la route arrive. Ce n’est pas demain que commenceront les mouvements devant porter l’armée au sud de l’Aisne, mais cette nuit même. Et la marche reprend.

- 1er septembre -

Une grand’ halte est faite au nord d’Urcel à 02h. La troupe qui dormait déjà en marchant s’écroule sur le bord de la route et dans les fossés. Les sentinelles sont relevées toute les demi-heures. Réveil après 2h de sommeil, les sections se reforment, les gradés comptent les têtes, et le régiment repart à 04h. Après Filain et une longue côte, une pause d’une demi-heure a lieu et les dernières tablettes de bouillon sont consommées ainsi que du café. Sur le bord du plateau, une petite route est empruntée sur 2 km puis c’est la descente, à nouveau vers le sud.
Cette voie que les soldats laissent maintenant sur leur gauche et qui court sur le plateau, c’est le chemin des Dames...

Par Ostel, les troupes descendent vers l’Aisne et son canal latéral. Les colonnes s’étirent sur la route, la fatigue est grande et les plus résistants sont épuisés. Tous ces kilomètres depuis le 23 août, le manque de sommeil, de nourriture aussi, et la soif et l’atroce supplice des pieds, tout cela s’accumule jour après jour. Il y a bien eu des nuits passées en cantonnement, mais elles furent courtes; arrivée tard le soir, lever avant l’aube pour repartir. Le ravitaillement n’est pas souvent au rendez-vous, égaré ou retardé, et le régiment n’est plus là quand il arrive. Alors il faut être prévoyant, conserver quelques biscuits, quelques tablettes de bouillon. Le bidon de 1 litre est vite vide lorsqu’on a très soif et le moindre point d’eau, puits ou fontaine de village est pris d’assaut. Au premier arrêt on se déchausse, on enduit encore les pieds de graisse et on remet ses chaussettes imprégnées de sueur et de sang. Il y a aussi les chemins difficiles, les nombreuses côtes, et la chaleur, et tout cela avec le sac, le fusil et les munitions, au total 30 kg d’équipement.

Après avoir traversé l’Aisne et le canal, le régiment gravit les hauts coteaux et par Vauxtin, arrive à Paars à 19h, à la fin d’une journée de marche effectuée sous une chaleur torride. On s’arrête avant le village et s’installe pour le bivouac; les fusils sont en faisceaux, les sacs à terre. Il n’y a plus de vivres et les hommes s’endorment sans avoir mangé.
Depuis le départ de Monceau-Lès-Leups le 31 août à l’aube, jusqu'à Paars le 1er septembre au soir, le régiment a parcouru 50 km avec deux heures de sommeil, quelques biscuits et du liquide pour toute nourriture.
Vers 23h le ravitaillement arrive enfin avec trois jours de provisions. Les cuisiniers s’affairent auprès des roulantes et préparent à la hâte un repas complet, aussitôt consommé avant de retomber dans le sommeil, mais non sans avoir rempli les musettes pour le lendemain.

- 2 septembre -

A 04h le régiment se remet en route. Il traverse Paars, franchit la Vesle à Bazoches et par Mont-Notre-Dame, Mareuil-en-Dôle, Sergy et Ronchère, arrive à Champvoisy à 18h après une marche de 32 km. Le village en partie abandonné  procure un bon cantonnement aux soldats.

Au cours de cette journée du 2 septembre, Von Kluck se rend compte qu’il ne pourra plus rejoindre l’armée anglaise qui s’est repliée sur la Marne entre Meaux et La Ferté-sous-Jouarre, mais il lui reste la possibilité d’attaquer le flanc de la V°armée et il pousse les IX° et III° CA en direction de Château-Thierry.
Ainsi s’amorce la conversion de la 1e Armée vers le sud-est...

- 3 septembre -

Le 57e quitte Champvoisy à 6h et par Vincelles gagne Dormans où il franchit la Marne sur un pont de bois du génie, en aval du pont de pierre saturé de troupes. Le passage prend beaucoup de temps car le pont est étroit puis le régiment se reforme à Chavenay et par la Chapelle-Monthodon arrive à Baulne-en-Brie où il fait une grand’halte avant de gagner Condé-en-Brie. Le 3e Bon s’installe à 1km au nord de la ville où le reste du régiment s’établit en cantonnement d’alerte. Etape de 22 km.

Le gouvernement quitte la capitale pour Bordeaux.

Le général Franchet d’Espèrey (cdt du 1er CA) remplace le général Lanrezac à la tête de la V° armée, et nous devons ici réserver au général sortant quelques lignes :

« C’est un grand professeur (de l’école de guerre), avec un peu de la vanité qui en est parfois l’apanage, mais aussi avec la crainte de s’être trompé après avoir affirmé. Homme de pensée plus que d’action, il est l’un des seuls qui, tout de suite, a vu clair dans le jeu allemand; toutefois, par ses incessantes récriminations, il se rend insupportable au G.Q.G. qui, en ces heures difficiles, n’admet que le garde-à-vous intellectuel ou la désobéissance qui réussit. Lanrezac manque de tenue, de tact et de compréhension à l'égard de French, auquel il réserve une ironie souvent malsonnante. (Quand French lui demande pourquoi les allemands sont sur la Sambre, il répond "Pour pêcher à la ligne, évidemment !"). Mais sans la montée sur la Sambre de la V°Armée, "arrachée" au G.Q.G., sans la retraite ordonnée à temps après Charleroi et les excellentes dispositions prises à Guise, le redressement ultérieur eut été impossible. Lanrezac qui en fut le principal artisan sera sacrifié le 3 septembre pour sa mésentente avec les anglais et ses discordes tapageuses avec le G.Q.G., bien plus que pour sa prétendue incompétence ! » (Larousse – T. I – 1968 – Gal Valluy)

On se souvient que Joffre avait ordonné à Lanrezac d’attaquer le flanc de la 1e armée Von Kluck, mais que c’est en fait la droite de la 2e armée Von Bulow qui se trouvait vers Saint-Quentin. Après l’échec de l’offensive, la V°armée avait du se retourner face au nord pour contrer avec succès une attaque de cette même 2e armée débouchant de Guise et Flavigny. Les ouvrages nomment cela « le redressement victorieux de Guise ». Mais pendant ce temps, la 1e armée avançait à marches forcées...
Dans la nuit du 2 au 3 la Direction Suprême (le G.Q.G. allemand) ordonne à Von Kluck (entérinant ainsi son initiative) de s’orienter au sud-est mais il n’était pas question de franchir la Marne. La 1e armée devait suivre la 2e en échelon, c’est à dire à droite et un peu en arrière, mais son IX°CA a déjà franchi la Marne et menace le 18e CA

Von Kuhl (Chef d’état-major de Von Kluck) :
« ... Il fallait par suite la refouler (La V° armée) vers le sud-est. Or seule la 1e armée était en état de le faire, car en admettant même qu’elle atteignît l’ennemi, la 2e armée ne pouvait le rencontrer que de front. Mais d’après l’ordre de la Direction Suprême, la 1e armée devait suivre la 2e en échelon. Pour cela il lui aurait fallu s’arrêter pendant 2 à 3 jours afin de laisser la 2e armée prendre les devants. Mais il aurait été dès lors impossible de refouler les français vers le sud-est et toute l’opération aurait été appelée à échouer.
Or le IX°CA avait déjà franchi la Marne dès le 3 de son propre mouvement et avait obligé l’aile gauche française à combattre. D’après le renseignement transmis par la 2e armée l’ennemi refluait en pleine dissolution. Est-ce que la 1e armée ne devait pas profiter de sa situation en échelon avancé ? Devions-nous négliger la dernière occasion d’atteindre l’ennemi, laisser échapper le prix de nos efforts indicibles ?
Mais en passant la Marne l’armée allait à l’encontre de la lettre de la Direction Suprême. Elle le savait parfaitement. Le flanc droit devait être couvert face à Paris par son propre échelonnement. C’était là une mesure qui pouvait être suffisante contre les forces ennemies battues sur la Somme et l’Avre. De la part des anglais il n’y avait guère à craindre d’offensive. Il restait encore néanmoins un danger dans le flanc droit. Nous en prîmes notre parti pour tendre vers un grand but qu’il nous semblait possible d’atteindre.
C’était une décision hardie que celle à laquelle le commandant de l’armée s’était décidé. Les dés étaient jetés, le Rubicon fut franchi. »

- 4 septembre -

A 03h30 le 57e quitte Condé-en-Brie et gagne une hauteur au sud de Montigny-lès-Condé. Avant de rejoindre le régiment, le 3e Bon a un accrochage avec des patrouilles de cavalerie allemande, des obus tombent sur Condé-en-Brie.
Le régiment participe avec la 38e DI à la protection de la retraite d’autres corps. A 17h il atteint Montmirail. A l’entrée de la ville de nombreux convois forment un immense embouteillage. Le 2e Bon est placé en protection à 1,5 km au nord-ouest avec pour mission d’y rester jusqu'à écoulement complet des troupes. Il arrête ainsi par son feu les allemands qui cherchent à progresser par l’ouest, subit des tirs d’obusiers, des harcèlements de cavalerie, puis reçoit l’ordre de repli sur Montmirail. Les rues sont encore encombrées de troupes, de civils en fuite, des obus tombent sur la ville, les gens crient, les chevaux se cabrent, c’est la bousculade et la panique particulièrement à la sortie, au pont du Petit Morin.

Von Kuhl : « A la 1e armée, le IX°CA continua au cours de la journée du 4 septembre à rejeter l’ennemi en direction de Montmirail. Cette localité était encore en fin de journée aux mains de l’ennemi. Celui-ci opposait une résistance opiniâtre. Le commandement du corps d’armée n’avait pas l’impression d’avoir devant lui un ennemi en fuite. On n’avait aucun indice d’une retraite désordonnée, tels que fusils jetés, canons et voitures abandonnés. »

Le 2e Bon atteint à la nuit Tréfols où se reforme le régiment. La troupe s’installe au bivouac, et vers minuit le ravitaillement arrive avec du pain et des boites de conserve.

Le régiment a eu 11 tués et 7 disparus, 27 blessés, 2 prisonniers. Il a parcouru 30 km.

une famille inquiète dans Sur Le Vif du 25 mars 1915... Un béarnais, basque d'adoption, nommé Gascon et prénommé Aquiline par la famille. Il s'agit bien de Laurent, mort des suites de ses blessures le 4 septembre à l'hôpital temporaire de Laon. Blessé et prisonnier je ne sais où car il ne figure pas dans les états nominatifs des pertes, mais vraisemblablement entre  le 30 août et le 2 septembre vu le parcours du régiment.

Le général Marjoulet remplace à la tête de la 35e DI le général Excelmans (blessé) .

Couraud ne parle jamais bien entendu de désertion et de rapine dans son ouvrage tout à la gloire du régiment. Nous ignorons si des soldats du 57e RI s’en sont rendus coupables, mais des délits ont bien été commis ici ou là, car le 1er septembre Joffre s’adresse aux commandants des armées :
« Je suis informé qu’en arrière des armées des militaires en bandes ont commis des actes de pillage, accompagnés de violence envers les personnes.....(textes).....Vous n’hésiterez donc pas le cas échéant, en vous inspirant des textes qui précèdent, à prendre les mesures les plus énergiques pour faire pourchasser les soldats qui se débandent et se livrent au pillage et pour forcer leur obéissance. »
Cette note est reprise aussitôt par tous les destinataires, ainsi le 4 septembre, De Mas-Latrie, commandant le 18e CA ordonne de « placer en arrière des lignes de l’infanterie des détachements de police chargés d’arrêter coûte que coûte les fuyards, au besoin de les fusiller ».

V°Armée

4 septembre, midi 30

Ordre général
......................
Le 18e CA se portera dans la région Voulton, Lugrand, St-Brice, Cormeron, Boolot.
Arrière-gardes sur la ligne Le Plessis-Poil-de-Chien, Courchamp, Château de Faix.
Zone de marche et de stationnement.................................
Commencement du mouvement 18e CA, minuit.
Q.G. 18e CA St-Martin-des-Champs à 8h.

......................

         d'Espérey

On pourra voir ICI (utiliser le zoom) ce qu'étaient en détails ces ordres généraux, ceux que je cite depuis le début n'étant bien entendu que des extraits concernant le 18ème CA. Modèles d'organisation sans laquelle une retraite devient un grand embouteillage et une déroute, ces ordres donnés par un général d'armée sont repris pour ce qui les concernent par les généraux de corps d'armée, qui à leur tour rédigent aussitôt les leurs à l'attention des généraux de divisions qui fixent enfin les itinéraires de déplacements et les zones de stationnements des régiments de leurs brigades.
Et Raymond dans tout ça ? Il va encore marcher.

- 5 septembre -

A peine installé au bivouac à Tréfols, le 57e doit se remettre en route. Il part à 1h30 et par Le Vézier passe le Grand Morin à Villeneuve-la-Lionne, puis c’est à nouveau la route au sud. Avant Sancy, le régiment s’arrête pour laisser s’écouler la cavalerie du général Conneau qui se dirige vers l’ouest pour tenter d’occuper une brêche entre les anglais et la V°Armée.

Le 4 septembre, Von Kluck, malgré ses craintes, avait décidé de pousser encore une journée vers le sud-est pour tenter une dernière fois d’intercepter la V°armée. Il devait au fur et à mesure de son avance laisser des troupes de couverture sur son flanc droit face à Paris. Le matin de ce 5 septembre, il reçoit un radio de la Direction Suprême, expédié le 4 au soir, à son Q.G. de la Ferté-Milon : La 1e armée devait rester entre Oise et Marne face au front de Paris, la 2e entre Seine et Marne.

Von Kuhl : « La 1e armée était obligée de lâcher l’ennemi, tous ses efforts avaient été vains. Nous ne pouvions pas « rester » entre Oise et Marne, nous ne pouvions qu’y retourner... »

Le plan Schlieffen rejoint aux archives le plan XVII.

Après Sancy le 57 reprend sa marche et arrive à Flaix (5 km au S.O. de Villiers-St-Georges, a été rattachée à cette commune en 1841) après une étape de 25 km. Une activité inhabituelle règne dans cette zone; la troupe effectue des travaux de défense, le génie organise le château en centre de résistance, l’artillerie place ses canons. Tout semble indiquer qu’on n’a pas l’intention de descendre plus bas. Et puis les sections sont rassemblées. Raymond et ses camarades écoutent les officiers qui disent que demain on va attaquer, que toute l’armée va attaquer, qu’on va refouler l’ennemi, et encore marcher mais vers le nord désormais. Ils disent aussi qu’il faut en donner un grand coup, même si on est fatigués, et que c’est pour sauver la France.

Le colonel Dapoigny est évacué malade, le lieutenant-colonel Debeugny prend le commandement du régiment.
Le général De Maud’huy remplace le général De Mas-Latrie à la tête du 18e CA.

En deux semaines, du 23 août au 5 septembre, le régiment a parcouru 309 km, distance mesurée sur des cartes Michelin en suivant les itinéraires cités par Couraud.
Le 6 septembre, la marche reprend mais vers le nord cette fois, et puis le 13, arrivés au « terminus » du Chemin des Dames, là où l’ennemi va se retrancher et où l'on n’avancera plus, 130 km auront encore été parcourus. En comptant les marches en Lorraine lors de la concentration, puis en Belgique, la retraite de la Sambre à la Seine, et la remontée jusqu'à l'Aisne, 584 km auront été parcourus en 5 semaines et dans les conditions que l'on sait. (Voir le tableau des marches).
Citons à nouveau Lanrezac: "Du 1er au 5 septembre la Vème armée pour échapper à l'étreinte de l'ennemi qui la déborde sur sa gauche est obligée de retraiter jour et nuit pendant que ses arrières gardes luttent du matin au soir contre les avants gardes allemandes. Les difficultés de marche surpassent celles de la période précédente déjà si grandes. La chaleur reste accablante. Le réseau routier se prête mal au mouvement à exécuter. Les itinéraires permettant d'aller vers le sud, en nombre restreint, font d'inombrables détours, une distance mesurée à vol d'oiseau correspond souvent à un parcours effectif double, d'autant plus fatigant qu'on y trouve à tout instant des montées et des descentes forts rudes.
Je ne crois pas qu'il y ait eu jamais une armée qui ait subi une situation plus pénible que celle de la Vème armée dans la période du 30 août au 4 septembre".

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