26 janvier 2007
- 17 octobre -
Le matin, le 123ème RI, la moitié du 57 et du 144 sont dans la zone Verneuil - Vendresse où ils remplacent la 32ème DI (16ème CA) qui l’occupait provisoirement depuis le départ des anglais le 15. Les autres éléments du 57 dont le 2e Bon gagnent Beaurieux, puis franchissent l’Aisne et son canal latéral et par Maizy, Révillon Longueval, arrivent à Dhuizel et cantonnent au sud du village après une marche de 18km.
- Du 18 au 21 octobre -
La
70e
Bde est au repos. Le 57 s’installe pour 4 jours à Vieil-Arcy, à
2km au nord de Dhuizel. Les matinées sont occupées à des exercices de combat,
de manœuvres de compagnies, l’après midi les soldats nettoient armes et
vêtements. Des particuliers, des sociétés de toutes sortes et bien sûr des
familles continuent à envoyer des vêtements chauds qui équipent bientôt tout le
régiment. Echarpes et tricots de couleurs diverses apparaissent sous la capote.
Les colis et les lettres arrivent en plus grand nombre, mais certains
destinataires ne sont plus là... Voici pour exemple une carte postée
à Arcachon le 10 octobre. L'expéditeur ne connaissant pas à cette date le secteur
postal du 57ème RI l'a adressée à la caserne de Libourne qui bien entendu a
fait suivre. Elle est revenue à Arcachon plus de deux mois après, portant la
mention tant redoutée lorsqu'il y a retour... Le destinataire n'a pu être
atteint en temps utile, retour à l'envoyeur. ORRY Emile Henry a été tué à
Craonne quatre jours après le départ de la carte d'Arcachon.
Le
20 arrivent quelques officiers dont le commandant Lagüe, guéri de sa blessure
reçue à Lobbes. Il remplace Lajonie évacué malade, à la tête du 3ème
Bon.
- Du 22 octobre au 1er novembre -
Le
22 la 70e
Bde est en ligne et la 69ème au repos. Le 57 a
relevé dans la nuit le 123 dans le secteur de Verneuil. Sa limite gauche est
constituée par le canal de l’Oise à l’Aisne au-delà duquel se trouve la 69ème
division de réserve. Sa droite est tenue par le 144ème RI à l’est de
Beaulne. L’état-major du 57 est avec celui de la 70ème Bde au
château de Verneuil. Les trois bataillons sont en ligne, chacun ayant deux
compagnies en première ligne et deux en réserve, roulement tous les deux jours.
Le 1er Bon à droite occupe Beaulne, en laison avec le 144ème.
Le 3ème Bon tient le centre du secteur sur plateau de Verneuil.
Enfin sa gauche est occupée par le 2e Bon en
avant de Moussy jusqu’au canal.
Voici
une carte du
secteur tirée du livre de Couraud. Elle concerne l'ensemble de la
"période Verneuil", et montre donc des défenses qui sont encore à
réaliser, mais permet de situer les lieux évoqués ici.
Il
faut creuser de nouvelles tranchées, et améliorer ou modifier le tracé des
anciennes nées de l’urgence lors des combats des semaines précédentes. En effet
les positions se figent, et déjà se dessine un secteur qui ne changera guère
jusqu’en 1917. Le 57ème RI va y rester jusqu’en avril 1916, ayant
tissé une véritable toile d’araignée de tranchées et boyaux, îlots de
résistance, abris de mitrailleuses balayant toutes les zones, postes de
commandement et de secours pour ne citer que les principales réalisations. Mais
pour l’heure nous n’en somme pas là, et le plus dur reste à faire. Les soldats
terrassiers creusent sans cesse, plantent des piquets et posent les fils de
fer.
Le 26 dans la nuit, le 57 est relevé par le 123 et va au repos à Vieil-Arcy, le
2e
Bon à Pont-Arcy.
Le
29 un nouveau renfort arrive, c'est le troisième depuis le début de la guerre:
10 officiers, 10 sous-officiers, 13 caporaux et 130 soldats.
Au total ils sont déjà 1569, les "remplaçants"...
Le
30 à 03h (inutile désormais de citer des heures, les relèves se font toujours
en pleine nuit), le régiment relève le 123ème. Des obus le 31 puis calme le 1er
novembre.
- Du 2 novembre au 14 décembre -
Le
2 à 8h commence un violent bombardement. De gauche à droite, d’abord sur les
lignes de la 69ème DR au-delà du canal, puis sur le front du 57
jusqu’à Beaulne. Des ouvrages sont bouleversées par des mortiers de tranchées,
encore une nouveauté, puis à 9h les allemands attaquent du côté de la 69ème
DR. Les 48ème BCP (bataillon de chasseurs à pied) et 267ème
RI ne peuvent tenir et se replient jusqu’au nord de Soupir. L’ennemi, par les
Champs d’Erny fonce vers la gauche du 57ème. La 7e Cie alors
en réserve à Moussy est envoyée tirailler sur les groupes qui avancent et
réussit à les arrêter. Mais bientôt c’est toute la gauche du secteur du 2e Bon qui
est attaquée. Le long du canal, du nord au sud, la situation est la suivante,
la 8ème Cie a du évacuer le moulin Brûlé et reculer de 200 m
surprise et attaquée par des forces ayant cheminé dans le canal presque à sec.
La 6ème Cie puis la 7ème sont sur leurs positions le long
du canal. Les allemands ont pris la ferme du Metz située au delà.
A droite de la 8ème Cie, la 5ème subit également une
attaque venant du bois Brouzé en direction du bois des Boules. Le plateau de
Verneuil (3ème Bon) continue à recevoir des obus, et le bombardement
s’intensifie avec une nouvelle batterie allemande venue s’installer à la
Croix-sans-Tête. Vers midi la 12ème Cie doit reculer en abandonnant
une centaine de mètres de terrain mais réussit à se maintenir grâce à des
boyaux non démolis par le canon d’où elle peut arrêter l’attaque. A sa droite,
la 11ème Cie doit aussi céder du terrain après avoir subit de
lourdes pertes.
En début d’après midi une contre attaque est ordonnée. La lutte dure jusqu’en
début de nuit et permet de reprendre le terrain perdu au bois des Boules mais
ne parvient pas à reprendre le moulin Brûlé.
Pendant ce temps un bataillon du 4ème Zouaves reprend la ferme du
Metz.
Le 3 dès le lever du jour le bombardement reprend, et laisse présager une
nouvelle offensive ennemie. La moitié du 123ème RI renforce diverses
positions du 57. Couraud ne cite pas de faits particuliers ce jour là, bien que
les fiches MDH donnent 20 tués, à ajouter aux 65 de la veille, mais nous
reviendrons sur ces comptes macabres dans un tableau.
Le 4ème Zouaves est violemment bombardé à la ferme du Metz et doit
quitter les lieux devenus intenables.
Le 4 la 7e
Cie relève face au
moulin Brûlé deux compagnies du 123ème.
Raymond
et ses camarades avaient certainement quelques nouvelles de la course à la
mer, par la lecture du bulletin des armées de la république ou de
quelques journaux arrivant aux lieux de cantonnements.
Dans les Flandres la lutte continue. A partir du 16 octobre c’est la bataille
de l’Yser, engagée par la 4ème armée allemande formée de 4 nouveaux
corps d’armée composés d’une jeunesse engagée dès la fin août et jetée en
pleine bataille après une brève instruction militaire. Du côté français une
VIIIème armée est constituée rassemblant 3 corps d’armée aux ordres du général
d’Urbal. Les belges résistent héroïquement sous un déluge de feu durant 9 jours
mais sont sur le point de céder. Le 28 octobre ils ouvrent les écluses de
Nieuport et lentement, les polders de la région sont envahis par la mer prenant
les allemands dans un bourbier qui interdit toute nouvelle avance à
l’artillerie. Dans les jours qui suivent les troupes de la 4ème
armée se replient au sec après une retraite gluante, à travers des champs
devenus marécages et où s’enlisent hommes, chevaux et canons.
Immédiatement après cet échec Falkenhayn tente encore une offensive. Il ne
s’agit plus de manœuvre d’aile car il n’y a plus d’aile, mais une ligne
continue de troupes jusqu’à la mer. Il s’agit de briser cette ligne avant
qu’elle ne s’épaississe, ne se renforce solidement comme ce fut la cas partout
jusqu’ici. C’est la dernière chance. Le 30 octobre il lance 6 divisions contre
les anglais entre Messines et Ypres. Foch intervient en renforçant les
britanniques de plusieurs divisions que Joffre lui envoie. Le 6 novembre
Falkenhayn sait qu’il ne passera pas. Les pertes sont très élevées et les obus
manquent dans les deux camps qui s’organisent défensivement à partir du 15
novembre. La dernière bataille de l'année 1914, la mêlée des
Flandres, est terminée.
Ainsi donc, de Charleroi à la Marne, de l’Aisne à la Picardie et aux Flandres,
après des batailles qui leur firent un moment entrevoir la victoire, les
tacticiens et stratèges professionnels doivent-ils constater leur échec
cuisant, et "penser une autre guerre".
Tout le monde combattant est enterré.
Le
7 une attaque est menée par la 1ère et la 38ème DI pour tenter de récupérer le
terrain perdu par la 69ème DR à l'ouest du canal. Le 4ème Zouaves (38ème DI)
qui avait dépassé la ferme du Metz doit y retourner. Une Cie du 123ème RI et la
10ème du 57 procèdent dans le même temps à une attaque du moulin Brûlé à l'est
mais sans succès. Des agents de liaison (appelés aussi "soldats
coureurs") sont envoyés au PC de la 7e Cie prête à intervenir. Ils sont 6 à tomber
les uns après les autres atteints par des balles de mitrailleuses. Un hussard
(10ème Hu), mais à pied et sans son cheval (bien entendu à cette période),
parvient à récupérer et porter les messages au capitaine de la 7ème. Morceaux
de papiers inutiles puisque c'est l'échec partout et le retour aux positions de
départ.
Le 12, le 123ème RI en entier le relève
le 57ème qui va au repos à Serval et Barbonval.
Changements de têtes: Le commandant du régiment, le colonel Debeugny est
remplacé par le lieutenant-colonel Huguenot qui était le chef d’état-major de
la 51ème DR. Le chef du 3ème Bon, le commandant Lagüe,
est remplacé par le capitaine Amilhat venu du 12ème RI. Du 13
au 16, le dernier renfort de l’année arrive (les "remplaçants"). 364
hommes dont 287 de la classe 14. Ces "bleus" de 20 ans ont échappé à
l'hécatombe passée mais tout ne fait que commencer.
Le total des renforts pour ces quatre premiers mois de guerre s'élève à 1931...
Le 17, le régiment est en ligne. Le secteur de Verneuil a été divisé en trois
"sous-secteurs" : Le 1er Bon occupe celui de Beaulne, le 2ème
le plateau (de Verneuil), le 3ème Moussy.
A partir du 20 novembre les relèves n’ont plus lieu entre les deux régiments
(57 et 123). Chaque régiment a en permanence deux bataillons en ligne et un au
repos. Roulements avec 8 jours en ligne et 4 au repos pour chacun des trois
bataillons. Le sous-secteur Moussy est attribué au 123ème, ceux de
Beaulne et du plateau de Verneuil au 57ème.
J’ai tenu à noter ces emplois du temps, lieux et dates, afin de tenter
d’établir un "calendrier des risques" (à faire...) pour Raymond, de
comprendre comment, même avec beaucoup de chance, il a pu en revenir indemne.
Bombardements à telle date sur les tranchées du 57ème, oui mais
peut-être que pendant ce temps, Raymond Labarbe était avec le 2ème
Bon au repos, en train d’écrire à ses parents ou de se raser… Alors il s’agit
de savoir.
Parmi
3 tués le 29 novembre, Jean De La Ville De Mirmont, jeune
écrivain et poète bordelais. Petit dossier de presse
maison en guise d'hommage (3 pages word).
- Un mot sur les fraternisations avec l'ennemi -
En ce mois de novembre 1914, les
escarmouches et échanges d'obus quotidiens, le froid et la misère, l'absence de
tout espoir d'en finir désormais, font que ce "tout ça pour rien",
dans les deux camps, favorise parfois des échanges bien différents que des
coups de fusil. En certains endroits, les tranchées ennemies sont distantes de
quelques dizaines de mètres. Pour des petits postes avancés c'est même parfois
quelques mètres. Aussi, des tentatives de "fraterniser" avec ces barbares
qui semblent être comme nous
et qui supportent
la même vie, ont eu lieu ici ou là.
Raymond:...On se lançait du
tabac, du chocolat par dessus la tranchée... Et puis un officier est arrivé et
il a fait arrêter tout ça...
Huguenot, commandant le régiment depuis le 12 novembre note
dans ses cahiers le 18: Ayant appris
que, avant mon arrivée, sur certains points du front, on parlementait de temps
en temps avec les Boches, on échangeait avec eux propos et cigarettes, je
rappelle que pareille manière de faire est des plus répréhensibles, et je
l'interdis de la manière la plus formelle sous peine de sanctions des plus
sévères. On ne doit correspondre avec les Boches qu'à coups de fusil. Aussi,
quelques temps après, leurs tentatives de conversation ayant été acceuillies
comme elles devaient l'être, entendait-on les Boches d'en face crier dans les
tranchées "Cochons 57 !"
Si Huguenot avait eu connaissance du carnet de route de Jean
de la Ville de Mirmont (voir plus haut), et des lettres qu’il adressait à ses
parents, il en aurait mangé son képi.
13 novembre : … Hier des officiers allemands ont agité
un drapeau blanc et sont venus causer avec les nôtres, les invitant à déjeuner
pour dimanche prochain. D’une tranchée à l’autre les soldats français et allemands
se sont engagés à ne pas se fusiller de la journée. Ils se sont amusés à
se lancer des pommes de terre. Le soir venu, les Boches ont entamé un cantique.
Les nôtres ont répondu par un chant vif et animé… Puis la mitraille a repris.
17 novembre : … Ce soir nous devons occuper une
tranchée à 38 mètres d’une des leurs. On peut parler avec eux et ils nous
jouent de l’accordéon…
21 novembre : … Hier dans la tranchée nous étions tout
près des allemands, à 8 ou 10 mètres au plus. Nous nous sommes rendus visite
réciproquement. Ils nous ont offert des cigares et de la bière. Nous leur
avons donné du tabac de cantine en échange. Il y avait un étudiant prussien
ayant vécu plusieurs années à Lyon, en outre un de mes soldats (De
Mirmont est sergent) a été
professeur de français à Munich. C’était très amusant et très inattendu, et
cela ne nous empêchera pas de faire notre devoir en temps voulu de part et
d’autre.
29 novembre : De Mirmont est tué par
une marmite.
Lecture à recommander de ce jeune talent fauché comme bien d'autres: "Oeuvres complètes, poèmes, récits, correspondance". Les extraits de sa correspondance ici sont cités avec l'aimable autorisation des Editions Champ Vallon
Le cahier de Constant Vincent - 7ème Cie. (70 Ko word). Novembre. Suite et fin de ces extraits, car après sa convalescence et un séjour au camp de Souge, il passe au 60ème R.I.




