09 janvier 2007

- 19 septembre -

A 6h, le 57 se porte 1,5 km plus à l’ouest sur la route de Beaurieux, au nord de Cuiry-Les-Chaudardes, puis dans l’après midi s’installe dans le village organisé pour le cantonnement. Les officiers achètent poulets, veaux et cochons, le ravitaillement apporte café, sucre, eau de vie et cigarettes, et après un réconfortant et copieux repas, les hommes s’endorment dans les greniers, granges et hangars, sur de la paille fraîche.

- 20 septembre -

Le régiment est chargé d’organiser une deuxième ligne de résistance orientée face au nord, en avant de Cuiry. Toute la journée les hommes creusent des tranchées. Successivement, par compagnies, ils vont prendre leur repas au village où ils retourne la nuit venue, laissant des petits postes à la surveillance des positions. La journée a été calme mais la pression se maintient sur le front du 18ème CA. Le 6ème RI, placé en avant du 57, du bois de Beau-Marais à Moulin-Pontoy a été fortement canonné.

18ème C.A. à Vème Armée Maizy
le 20 septembre 10h30
Le général De Maud’Huy me dit de vous téléphoner ceci :
La situation devient plus sérieuse. Le moulin de Vauclerc a été enlevé. Une première contre-attaque a échouée. Je n’ai pas de nouvelles de la deuxième. La gauche se maintient mais avec peine.
La situation est bonne dans les bois de Beau-Marais bien qu’il y tombe beaucoup d’obus. La ferme Hurtebise est très fortement attaquée (72ème Bde, 36ème DI). Le moral des troupes excellent malgré leurs pertes. Les tirailleurs (1er Rgt, 38ème DI) ont subi de nombreuses attaques à la baïonnette de la part de forces très supérieures en nombre. Nous sommes en relation étroite avec les anglais qui sont très secourables.
Vuillemot
                                                                             

 - 21 septembre -

Les 38ème et 36ème DI sont toujours fortement attaquées, de la ferme d’Hurtebise qui s’écroule sur ses défenseurs, jusqu'à Craonnelle. Pendant ce temps le 57e RI continue à creuser et à fortifier les lignes. Tout annonce l’enlisement; ne pouvant plus progresser on s’enterre. Il y avait les premières lignes, il y a maintenant les deuxièmes, il y aura bientôt les troisièmes. Le front qui s’étire en longueur s’épaissit, s’élargit en profondeur, comme une digue que l’on construit et que l’on renforce chaque jour, mais une digue particulière, en creux, faite de tranchées remplies d’hommes et de mitraille.

Alors, puisqu’on ne peut plus avancer, la seule possibilté qui reste est le contournement de l’adversaire par l’ouest, au-delà de l’Oise, vers la Somme. Le 18 septembre Joffre envoie la IIème armée de Toul sur Montdidier, mais Falkenhayn, le successeur de Moltke remercié le 14, fait de même avec sa 6ème armée qu’il déplace de Lorraine vers St Quentin. La tentative de débordement en Picardie échoue et on s’enterre là aussi. De l’Oise, à Ribécourt le front bifurque maintenant vers le nord et arrive fin septembre à hauteur de Péronne. C'est le début d'une période appelée improprement "la course à la mer", puisque comme l'écrira Foch, "la mer en fut le terme sans jamais en avoir été le but".

Sur cette carte, (utiliser le zoom pour plus de clarté...) on peut voir l'ensemble du front en juin 1915. Nous n'en sommes pas encore là, mais à quelques détails près elle montre la situation fin 1914, et permettra surtout au lecteur de situer des lieux, villes, rivères etc... La ligne rouge du front à la veille de la bataille de la Marne court jusqu'à Anvers. De Paris à la Belgique, elle n'est que "théorique", et fait allusion à l'extrême avance de la 1ère armée Von Kluck au fur et à mesure de son passage dans les régions en août. Sur le sol français, durant la guerre de mouvement, aucune troupe ne se trouvait le long de cette ligne à cette date (5 septembre), d'où ensuite, "la course à la mer"... Par contre, la ligne verte est bien celle du front, des tranchées sur deux ou trois lignes remplies de combattants, de la mer du Nord à la Suisse. On ne passe plus, ni dans un sens ni dans l'autre.

- 22 septembre -

On est de la revue au 57... Une partie du régiment est rassemblée vers 8h dans la campagne à l'ouest de Cuiry. La troupe est alignée, la musique est là, le général Marjoulet commandant la 35ème DI aussi. Et tout le monde écoute. Sauf Raymond, resté avec la 7ème Cie et quelques autres en surveillance de la "deuxième ligne".
"Le général commandant le 18ème corps d'armée cite à l'ordre du corps d'armée le 57ème régiment d'infanterie, sous le commandement de son chef le colonel Debeugny, pour sa belle conduite au cours des journées des 13, 14, 15, 16, 17, et 18 septembre. Sur la brèche pendant six jours consécutifs, le 57ème a, malgré de nombreuses pertes et des fatigues de toutes sortes, montré un courage et une ténacité qu'on ne saurait trop admirer. Le 57ème est le digne fils de la "Terrible 57ème demi-brigade".
Digne fils de la "Terrible 57ème demi-brigade que rien n'arrête" ce n'était pas un cadeau d'encouragements, mais la plupart des soldats devaient ignorer que leur régiment, surnommé ainsi par Bonaparte après la bataille de La Favorite (1797) avait complètement fondu en 1812 dans la retraite de Russie... Sur 3672 officiers et soldats, 137 en sont revenus.

Comme le 16 septembre sous la mitraille et dans l'urgence mais au calme cette fois, le régiment, par suite des pertes subies, est réorganisé. Raymond se retrouve avec ses camarades de la 7e Cie affecté au 1er bataillon. On s'attachera donc, pour tenter de le suivre si possible dans les prochains jours, à l'emploi du temps du 1er Bon. En attendant des renforts (encore...), les bataillons sont ainsi constitués:
1er Bon, commandant Picot, 2, 3, 4, 7, et 11ème Cies.
2ème Bon, capitaine Couraud, 5, 6, et 8ème Cies.
3ème Bon, capitaine Maury, 9ème et 10ème Cies.
La 12ème avait déjà été supprimée le 16, c'est au tour de la 1ère.

Des modifications sensibles apparaissent dans la tactique comme en témoigne cet ordre d'opération daté du 22 septembre à 23h. On y remarquera "la progression méthodique de point d'appui en point d'appui, avec le  soutien effectif de l'artillerie"... C'est le progrès... Mais découvertes au prix fort et qui restent à appliquer... 

 - 23 septembre -

L'attaque décidée commence à 7h après une préparation d'artillerie de 30 mn. Un bataillon du 6ème RI se dirige sur Craonne et le plateau de Californie, un du 144ème sur Craonnelle et le moulin de Vauclerc. Le 1er Bon du 57 est est en soutien dans le bois de Beau-Marais mais n'a pas à intervenir pour exploiter un éventuel succès... Toute la journée les 6ème et 144ème RI s'épuisent dans des attaques très meurtrières. Le 6ème est arrêté à 400 mètres de Craonne, le 144ème ne peut dépasser le cimetière au nord de Craonnelle.
A la nuit, Raymond est de retour avec le
1er Bon à Cuiry-Les-Chaudardes.

- 24 septembre -

Dès l’aube, le 1er Bon reprend ses emplacements de la veille au bois de Beau-Marais et y reste toute la journée. Un bataillon du 144ème RI reprend l’attaque du plateau de Vauclerc mais aujourd’hui comme hier, il ne peut progresser. En début de nuit le 1er Bon relève un bataillon du 6ème RI au moulin Pontoy.
Le capitaine Couraud remplace le commandant Picot (1er Bon) lequel est promu lieutenant-colonel et prend le commandement du 249ème RI.

 - 25 septembre -

Journée sans incident au 57 mais tout le monde est sur le qui-vive.
Les cuisines roulantes fonctionnent au Blanc-Sablon où les voitures du T.R. apportent les vivres. Les bidons de soupe et autres préparations des cuisiniers du régiment sont ensuite acheminées avant l’aube aux unités de 1ère ligne
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- 26 septembre - 

La 7ème et la 11ème Cie sont en réserve au Blanc-Sablon, Raymond n’aura pas à souffrir du bombardement sur les tranchées du 1er et du 2ème Bon, à 1km au nord-est entre La Tuilerie et le moulin Pontoy. Les hommes sont presque au coude à coude, bien trop nombreux dans des tranchées trop petites et dépourvues d’abris, et les tirs sont facilement réglés depuis le plateau de Vauclerc. Après cette préparation qui causent encore des pertes une attaque se produit sur le 2ème Bon mais elle est repoussée.
Des directives concernant l’organisation des lignes sont données par le haut commandement. Installation de réseaux de fil de fer, création d’abris, utilisation de sacs de terre, au moins un repas chaud par jour pour les unités de 1ère ligne.
Les travaux d’installation de fils de fer ont bien entendu lieu la nuit et les hommes travaillent en terrain découvert. Leur surprise a du être grande lors de l’apparition des premières fusées éclairantes, utilisées par les allemands; lumière blanche complice de la mort qui guette, retombant suspendue à son parachute, offrant quelques instants à la mitrailleuse les silhouettes des travailleurs. Raymond comme tout le monde va très vite apprendre à se plaquer au sol dès qu’il entendra la détonation sourde du départ de la fusée.

- 27 septembre -  

Le 1er Bon est à nouveau en 1ère ligne. Garde, travaux d’entretien au fond des tranchées, longue attente. Vers minuit une attaque se produit sur les position du 34ème RI voisin qui l’arrête, soutenu par le 3ème Bon du 57 et par l’artillerie. Les 7e et 11èmes Cies du 1er Bon sont envoyées soutenir le 3ème près du carrefour des routes d’Oulches et de Craonnelle à Beaurieux. Cet endroit, véritable nid à obus qui arrivent de temps à autre par rafales, soumis également aux tirs de mitrailleuses, prend très vite le nom de « carrefour de la mort ».

- 28 septembre -

Raymond a aujourd'hui 21 ans. Anniversaire sans gâteau ni bougies à souffler, mais avec pétards et feux d'artifice.
A-t-il reçu ce jour là une lettre de ses parents lui donnant des nouvelles du pays landais ? A Cachen c’est la rentrée des classes. Il y a dans les Landes comme partout pénurie d’enseignants. Sur 120 instituteurs mobilisés, 110 sont sur les champs de bataille. Ils sont remplacés par des élèves maîtres ou élèves maîtresses et des suppléantes auxiliaires. A Mont-De-Marsan les cours ont lieu dans des locaux privés et des professeurs font aussi la classe chez eux. En effet, le lycée Victor Duruy est devenu hôpital et abrite depuis 8 jours 800 blessés allemands. 45 meurent dans les 15 jours. Ils sont ensevelis à l’hippodrome dans un enclos réservé. Le Républicain Landais critique des jeunes femmes "qui s'empressent" pour venir soigner ces blessés. Alors nous préférons penser que ces malheureux ont été en de bonnes mains et ne sont pas morts de maltraitance ou d'abandon, mais bien de leurs graves blessures et des conditions de transport lamentables des blessés en 1914, qu'ils soient français ou allemands. C'est que la presse est bien entendu l'unique source d'information et elle ne fait pas dans la dentelle... Morceau choisi dans le journal du 5 août:
"La Patrie est en danger, menacée par cette race allemande à peine décrassée de la barbarie, la dernière de l'Europe à être venue à la lumière de la civilisation, race épaisse et sanguinaire". 
La préfecture des Landes a vu arriver aussi des prisonniers valides. Ils sont enfermés aux arènes de Plumaçon, les taureaux sont de repos… Le 9 octobre, ils seront 170 à partir pour Bordeaux où ils prendront le bateau à destination de Casablanca, ils seront employés à défricher des terres et à construire des routes. Le 13 septembre, 100 pensionnaires d’asiles d’aliénés évacués de Paris arrivent aussi à Mont-De-Marsan, les établissements de la capitale étant devenus des hôpitaux pour les blessés. « Les fous sont arrivés ce matin, faisant de grands gestes derrière les vitres des wagons » écrit Le Républicain Landais. Il y a aussi des réfugiés belges. 1200 arrivent par trains entiers, originaires pour la plupart de la Flandre occidentale, Nieuport, Ostende. Recensés et vaccinés, ils sont ensuite répartis dans diverses communes d’accueil.
Le journal cite également en ce début de guerre quelques "cas", tel Mr Cassen, qui a 7 fils mobilisés, le 8ème appartenant à la classe 15...

Le capitaine Orieux promu chef de bataillon prend le commandement du 1er (il remplace donc Couraud), et le commandant Bonnaudet, venu du 144ème RI, celui du 2ème.

- 29 septembre -

Un important renfort arrive au régiment: 4 officiers et 925 hommes de troupe. Ils sont conduits par le commandant Lajonie qui prend la tête du 3ème Bon. Le régiment est à nouveau reconstitué, 3 bataillons de 4 compagnies chacun, et Raymond se retrouve avec la 7e Cie au 2e Bon que nous suivrons à nouveau.

- Du 30 septembre au 10 octobre - 

Une organisation qui bientôt deviendra la routine s’installe. Un roulement est organisé de façon à avoir deux bataillons en ligne et un au repos. Du 30 septembre au 2 octobre, Raymond est au repos à Cuiry-Les-Chaudardes. Durant ces journées les hommes remettent en état armes et vêtements que les gradés contrôlent au cours de « revues de détails ». Ils peuvent enfin se laver, prendre régulièrement leurs repas et récupérer le manque de sommeil des journées précédentes. Mais la vie militaire ne perd pas ses droits et les rassemblements, appels, et même exercices sont quotidiens. Le temps est aussi employé à des travaux ou corvées nécessités par la vie du village-caserne. 2e Bon relève le 3ème. Raymond et ses camarades savent qu’ils en ont pour six jours de tranchées, trois en 1ère ligne, trois en 2ème. Les journées se passent en tours de garde et entretien des tranchées. Les veilleurs, appuyés au parapet, cherchent à déceler tout mouvement ennemi. La nuit venue, des patrouilles de protection partent en avant occuper un bout de terrain, suivies des équipes qui vont creuser encore et poser les fils de fer. Couraud décrit une méthode de l’ennemi consistant « à gagner du terrain sans avoir à combattre ». Il suffisait d’y penser… Partant de leurs tranchées de la pente sud du plateau de Vauclerc, les allemands creusent des boyaux, lesquels, perpendiculaires à la tranchée de départ, avancent vers les lignes françaises. Ensuite, de l’extrémité de ces boyaux, ils creusent à nouveau, à gauche et à droite, établissant ainsi une nouvelle tranchée parallèle à la première. La nuit, ils posent des fils de fer en avant des nouveaux travaux, et les français ne possédant pas encore de fusées éclairantes, ne peuvent les gêner dans leur travail.
Les soldats commencent à avoir très froid... Ils sont toujours équipés avec la tenue règlementaire d’août 14. Passons sur le bas, puisque caleçon et pantalon quelle que soit la saison, mais le haut reste estival... Une chemise sur la peau et la capote, c'est tout. Imaginons un instant... Alors on leur distribue des vêtements chauds, au fur et à mesure des arrivages de colis venus de tous les coins de France où ça tricote pour ceux qui vont devenir des « poilus ». Les décideurs et donc penseurs (?) de cet équipement n'avaient pas imaginé bien entendu que cette guerre allait durer... Rassurons nous, il en était de même du côté allemand. On déclare la guerre et on entreprend de grandes offensives au printemps ou en été à cette époque. Il reste l'automne pour conclure, pas de quoi s'inquiéter, l'affaire sera réglée avant l'hiver, c'est certain...

Le ravitaillement apporte des légumes frais. Les hommes réclament des frites aux cuisines du Blanc-Sablon, et du vin qui n’arrive qu’en petite quantité.
L’eau est polluée en de nombreux endroits et il y a de nombreux cas d’entérite et de fièvre typhoïde.

Le 3 octobre, il y a de l’avancement au 18ème CA. Son commandant le général De Maud’Huy, devient celui de la toute nouvelle Xème armée créée par Joffre. Il est remplacé par le général Marjoulet, le commandant de la 35ème DI, lequel cède la place au général Bonnier.


 

Les carnets de route du sergent Dartigues: (pdf 2,4 Mo). 19 septembre - 10 octobre.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Posté par Bernard Labarbe à 11:44 - - Commentaires [0] - Permalien [#]