14 mai 2006

DE L'OISE A LA SEINE

- 31 août -

Dès l’aube, après quelques heures de sommeil, les troupes de la 35e DI se remettent en marche, la 70e Bde en arrière-garde. Les 1e et 2e Bon du 57e RI passent par Vivaise où ils s’arrêtent une demi-heure. Les habitants offrent aux soldats du vin et du cidre. Les deux bataillons, pour une fois ne sont pas pressés, le 3e Bon et l’E.M. qui sont partis de Chevresis-les-Dames doivent les rejoindre à Aulnois-sous-Laon. Le 3e Bon s’arrête à Assis-sur-Serre pour laisser s’écouler les troupes de la division et fait sauter les ponts après le passage de la dernière unité.

Les 1e et 2e Bon arrivent à Aulnois-sous-Laon à 15h, le 3e et le colonel à 16h. Il n’y a pas eu de ravitaillement depuis le matin du 29 à Parpeville, et les hommes n’ont que du potage instantané et du café à avaler.

V°Armée
Q.G. 31 août, 17h
Par ordre du général commandant en chef, malgré l’état de fatigue des troupes, à l’énergie desquelles le commandant de la V°Armée fait appel, l’armée se portera demain derrière l’Aisne et continuera à marches forcées après demain son mouvement vers le sud.
Ce mouvement est nécessaire pour l’exécution du plan d’opération du commandant en chef et doit être exécuté coûte que coûte et quelles qu’en soient les conséquences.
Lanrezac

Il s’agit maintenant de retraiter au plus vite. Car pendant « le coup d’arrêt » à Guise, la 1e armée Von Kluck a continué son avance à marches forcées. Elle a sensiblement modifié sa direction qui est passée de sud - sud-ouest à sud…

V° Armée
Q.G. 31 août, 18h
Sur l’ordre impératif du commandant en chef, la V°Armée se repliera dès cette nuit au sud de l’Aisne par une marche forcée.
La marche continuera les jours suivants dans la direction de la Marne. Il sera fait appel par les chefs de tous ordres à l’énergie la plus extrême des troupes.
Lanrezac

A Aulnois-sous-Laon le 57e se remet en marche à 18h. Par Cerny-Lès-Bucy, Mons-en-Laonnois, il arrive à Beffécourt. Tandis que la troupe se prépare pour un temps d’arrêt, l’ordre de reprendre la route arrive. Ce n’est pas demain que commenceront les mouvements devant porter l’armée au sud de l’Aisne, mais cette nuit même. Et la marche reprend.

- 1er septembre -

Une grand’ halte est faite au nord d’Urcel à 02h. La troupe qui dormait déjà en marchant s’écroule sur le bord de la route et dans les fossés. Les sentinelles sont relevées toute les demi-heures. Réveil après 2h de sommeil, les sections se reforment, les gradés comptent les têtes, et le régiment repart à 04h. Après Filain et une longue côte, une pause d’une demi-heure a lieu et les dernières tablettes de bouillon sont consommées ainsi que du café. Sur le bord du plateau, une petite route est empruntée sur 2 km puis c’est la descente, à nouveau vers le sud.
Cette voie que les soldats laissent maintenant sur leur gauche et qui court sur le plateau, c’est le chemin des Dames...

Par Ostel, les troupes descendent vers l’Aisne et son canal latéral. Les colonnes s’étirent sur la route, la fatigue est grande et les plus résistants sont épuisés. Tous ces kilomètres depuis le 23 août, le manque de sommeil, de nourriture aussi, et la soif et l’atroce supplice des pieds, tout cela s’accumule jour après jour. Il y a bien eu des nuits passées en cantonnement, mais elles furent courtes; arrivée tard le soir, lever avant l’aube pour repartir. Le ravitaillement n’est pas souvent au rendez-vous, égaré ou retardé, et le régiment n’est plus là quand il arrive. Alors il faut être prévoyant, conserver quelques biscuits, quelques tablettes de bouillon. Le bidon de 1 litre est vite vide lorsqu’on a très soif et le moindre point d’eau, puits ou fontaine de village est pris d’assaut. Au premier arrêt on se déchausse, on enduit encore les pieds de graisse et on remet ses chaussettes imprégnées de sueur et de sang. Il y a aussi les chemins difficiles, les nombreuses côtes, et la chaleur, et tout cela avec le sac, le fusil et les munitions, au total 30 kg d’équipement.

Après avoir traversé l’Aisne et le canal, le régiment gravit les hauts coteaux et par Vauxtin, arrive à Paars à 19h, à la fin d’une journée de marche effectuée sous une chaleur torride. On s’arrête avant le village et s’installe pour le bivouac; les fusils sont en faisceaux, les sacs à terre. Il n’y a plus de vivres et les hommes s’endorment sans avoir mangé.
Depuis le départ de Monceau-Lès-Leups le 31 août à l’aube, jusqu'à Paars le 1er septembre au soir, le régiment a parcouru 50 km avec deux heures de sommeil, quelques biscuits et du liquide pour toute nourriture.
Vers 23h le ravitaillement arrive enfin avec trois jours de provisions. Les cuisiniers s’affairent auprès des roulantes et préparent à la hâte un repas complet, aussitôt consommé avant de retomber dans le sommeil, mais non sans avoir rempli les musettes pour le lendemain.

- 2 septembre -

A 04h le régiment se remet en route. Il traverse Paars, franchit la Vesle à Bazoches et par Mont-Notre-Dame, Mareuil-en-Dôle, Sergy et Ronchère, arrive à Champvoisy à 18h après une marche de 32 km. Le village en partie abandonné  procure un bon cantonnement aux soldats.

Au cours de cette journée du 2 septembre, Von Kluck se rend compte qu’il ne pourra plus rejoindre l’armée anglaise qui s’est repliée sur la Marne entre Meaux et La Ferté-sous-Jouarre, mais il lui reste la possibilité d’attaquer le flanc de la V°armée et il pousse les IX° et III° CA en direction de Château-Thierry.
Ainsi s’amorce la conversion de la 1e Armée vers le sud-est...

- 3 septembre -

Le 57e quitte Champvoisy à 6h et par Vincelles gagne Dormans où il franchit la Marne sur un pont de bois du génie, en aval du pont de pierre saturé de troupes. Le passage prend beaucoup de temps car le pont est étroit puis le régiment se reforme à Chavenay et par la Chapelle-Monthodon arrive à Baulne-en-Brie où il fait une grand’halte avant de gagner Condé-en-Brie. Le 3e Bon s’installe à 1km au nord de la ville où le reste du régiment s’établit en cantonnement d’alerte. Etape de 22 km.

Le gouvernement quitte la capitale pour Bordeaux.

Le général Franchet d’Espèrey (cdt du 1er CA) remplace le général Lanrezac à la tête de la V° armée, et nous devons ici réserver au général sortant quelques lignes :

« C’est un grand professeur (de l’école de guerre), avec un peu de la vanité qui en est parfois l’apanage, mais aussi avec la crainte de s’être trompé après avoir affirmé. Homme de pensée plus que d’action, il est l’un des seuls qui, tout de suite, a vu clair dans le jeu allemand; toutefois, par ses incessantes récriminations, il se rend insupportable au G.Q.G. qui, en ces heures difficiles, n’admet que le garde-à-vous intellectuel ou la désobéissance qui réussit. Lanrezac manque de tenue, de tact et de compréhension à l'égard de French, auquel il réserve une ironie souvent malsonnante. (Quand French lui demande pourquoi les allemands sont sur la Sambre, il répond "Pour pêcher à la ligne, évidemment !"). Mais sans la montée sur la Sambre de la V°Armée, "arrachée" au G.Q.G., sans la retraite ordonnée à temps après Charleroi et les excellentes dispositions prises à Guise, le redressement ultérieur eut été impossible. Lanrezac qui en fut le principal artisan sera sacrifié le 3 septembre pour sa mésentente avec les anglais et ses discordes tapageuses avec le G.Q.G., bien plus que pour sa prétendue incompétence ! » (Larousse – T. I – 1968 – Gal Valluy)

On se souvient que Joffre avait ordonné à Lanrezac d’attaquer le flanc de la 1e armée Von Kluck, mais que c’est en fait la droite de la 2e armée Von Bulow qui se trouvait vers Saint-Quentin. Après l’échec de l’offensive, la V°armée avait du se retourner face au nord pour contrer avec succès une attaque de cette même 2e armée débouchant de Guise et Flavigny. Les ouvrages nomment cela « le redressement victorieux de Guise ». Mais pendant ce temps, la 1e armée avançait à marches forcées...
Dans la nuit du 2 au 3 la Direction Suprême (le G.Q.G. allemand) ordonne à Von Kluck (entérinant ainsi son initiative) de s’orienter au sud-est mais il n’était pas question de franchir la Marne. La 1e armée devait suivre la 2e en échelon, c’est à dire à droite et un peu en arrière, mais son IX°CA a déjà franchi la Marne et menace le 18e CA

Von Kuhl (Chef d’état-major de Von Kluck) :
« ... Il fallait par suite la refouler (La V° armée) vers le sud-est. Or seule la 1e armée était en état de le faire, car en admettant même qu’elle atteignît l’ennemi, la 2e armée ne pouvait le rencontrer que de front. Mais d’après l’ordre de la Direction Suprême, la 1e armée devait suivre la 2e en échelon. Pour cela il lui aurait fallu s’arrêter pendant 2 à 3 jours afin de laisser la 2e armée prendre les devants. Mais il aurait été dès lors impossible de refouler les français vers le sud-est et toute l’opération aurait été appelée à échouer.
Or le IX°CA avait déjà franchi la Marne dès le 3 de son propre mouvement et avait obligé l’aile gauche française à combattre. D’après le renseignement transmis par la 2e armée l’ennemi refluait en pleine dissolution. Est-ce que la 1e armée ne devait pas profiter de sa situation en échelon avancé ? Devions-nous négliger la dernière occasion d’atteindre l’ennemi, laisser échapper le prix de nos efforts indicibles ?
Mais en passant la Marne l’armée allait à l’encontre de la lettre de la Direction Suprême. Elle le savait parfaitement. Le flanc droit devait être couvert face à Paris par son propre échelonnement. C’était là une mesure qui pouvait être suffisante contre les forces ennemies battues sur la Somme et l’Avre. De la part des anglais il n’y avait guère à craindre d’offensive. Il restait encore néanmoins un danger dans le flanc droit. Nous en prîmes notre parti pour tendre vers un grand but qu’il nous semblait possible d’atteindre.
C’était une décision hardie que celle à laquelle le commandant de l’armée s’était décidé. Les dés étaient jetés, le Rubicon fut franchi. »

- 4 septembre -

A 03h30 le 57e quitte Condé-en-Brie et gagne une hauteur au sud de Montigny-lès-Condé. Avant de rejoindre le régiment, le 3e Bon a un accrochage avec des patrouilles de cavalerie allemande, des obus tombent sur Condé-en-Brie.
Le régiment participe avec la 38e DI à la protection de la retraite d’autres corps. A 17h il atteint Montmirail. A l’entrée de la ville de nombreux convois forment un immense embouteillage. Le 2e Bon est placé en protection à 1,5 km au nord-ouest avec pour mission d’y rester jusqu'à écoulement complet des troupes. Il arrête ainsi par son feu les allemands qui cherchent à progresser par l’ouest, subit des tirs d’obusiers, des harcèlements de cavalerie, puis reçoit l’ordre de repli sur Montmirail. Les rues sont encore encombrées de troupes, de civils en fuite, des obus tombent sur la ville, les gens crient, les chevaux se cabrent, c’est la bousculade et la panique particulièrement à la sortie, au pont du Petit Morin.

Von Kuhl : « A la 1e armée, le IX°CA continua au cours de la journée du 4 septembre à rejeter l’ennemi en direction de Montmirail. Cette localité était encore en fin de journée aux mains de l’ennemi. Celui-ci opposait une résistance opiniâtre. Le commandement du corps d’armée n’avait pas l’impression d’avoir devant lui un ennemi en fuite. On n’avait aucun indice d’une retraite désordonnée, tels que fusils jetés, canons et voitures abandonnés. »

Le 2e Bon atteint à la nuit Tréfols où se reforme le régiment. La troupe s’installe au bivouac, et vers minuit le ravitaillement arrive avec du pain et des boites de conserve.

Le régiment a eu 11 tués et 7 disparus, 27 blessés, 2 prisonniers. Il a parcouru 30 km.

une famille inquiète dans Sur Le Vif du 25 mars 1915... Un béarnais, basque d'adoption, nommé Gascon et prénommé Aquiline par la famille. Il s'agit bien de Laurent, mort des suites de ses blessures le 4 septembre à l'hôpital temporaire de Laon. Blessé et prisonnier je ne sais où car il ne figure pas dans les états nominatifs des pertes, mais vraisemblablement entre  le 30 août et le 2 septembre vu le parcours du régiment.

Le général Marjoulet remplace à la tête de la 35e DI le général Excelmans (blessé) .

Couraud ne parle jamais bien entendu de désertion et de rapine dans son ouvrage tout à la gloire du régiment. Nous ignorons si des soldats du 57e RI s’en sont rendus coupables, mais des délits ont bien été commis ici ou là, car le 1er septembre Joffre s’adresse aux commandants des armées :
« Je suis informé qu’en arrière des armées des militaires en bandes ont commis des actes de pillage, accompagnés de violence envers les personnes.....(textes).....Vous n’hésiterez donc pas le cas échéant, en vous inspirant des textes qui précèdent, à prendre les mesures les plus énergiques pour faire pourchasser les soldats qui se débandent et se livrent au pillage et pour forcer leur obéissance. »
Cette note est reprise aussitôt par tous les destinataires, ainsi le 4 septembre, De Mas-Latrie, commandant le 18e CA ordonne de « placer en arrière des lignes de l’infanterie des détachements de police chargés d’arrêter coûte que coûte les fuyards, au besoin de les fusiller ».

V°Armée

4 septembre, midi 30

Ordre général
......................
Le 18e CA se portera dans la région Voulton, Lugrand, St-Brice, Cormeron, Boolot.
Arrière-gardes sur la ligne Le Plessis-Poil-de-Chien, Courchamp, Château de Faix.
Zone de marche et de stationnement.................................
Commencement du mouvement 18e CA, minuit.
Q.G. 18e CA St-Martin-des-Champs à 8h.

......................

         d'Espérey

On pourra voir ICI (utiliser le zoom) ce qu'étaient en détails ces ordres généraux, ceux que je cite depuis le début n'étant bien entendu que des extraits concernant le 18ème CA. Modèles d'organisation sans laquelle une retraite devient un grand embouteillage et une déroute, ces ordres donnés par un général d'armée sont repris pour ce qui les concernent par les généraux de corps d'armée, qui à leur tour rédigent aussitôt les leurs à l'attention des généraux de divisions qui fixent enfin les itinéraires de déplacements et les zones de stationnements des régiments de leurs brigades.
Et Raymond dans tout ça ? Il va encore marcher.

- 5 septembre -

A peine installé au bivouac à Tréfols, le 57e doit se remettre en route. Il part à 1h30 et par Le Vézier passe le Grand Morin à Villeneuve-la-Lionne, puis c’est à nouveau la route au sud. Avant Sancy, le régiment s’arrête pour laisser s’écouler la cavalerie du général Conneau qui se dirige vers l’ouest pour tenter d’occuper une brêche entre les anglais et la V°Armée.

Le 4 septembre, Von Kluck, malgré ses craintes, avait décidé de pousser encore une journée vers le sud-est pour tenter une dernière fois d’intercepter la V°armée. Il devait au fur et à mesure de son avance laisser des troupes de couverture sur son flanc droit face à Paris. Le matin de ce 5 septembre, il reçoit un radio de la Direction Suprême, expédié le 4 au soir, à son Q.G. de la Ferté-Milon : La 1e armée devait rester entre Oise et Marne face au front de Paris, la 2e entre Seine et Marne.

Von Kuhl : « La 1e armée était obligée de lâcher l’ennemi, tous ses efforts avaient été vains. Nous ne pouvions pas « rester » entre Oise et Marne, nous ne pouvions qu’y retourner... »

Le plan Schlieffen rejoint aux archives le plan XVII.

Après Sancy le 57 reprend sa marche et arrive à Flaix (5 km au S.O. de Villiers-St-Georges, a été rattachée à cette commune en 1841) après une étape de 25 km. Une activité inhabituelle règne dans cette zone; la troupe effectue des travaux de défense, le génie organise le château en centre de résistance, l’artillerie place ses canons. Tout semble indiquer qu’on n’a pas l’intention de descendre plus bas. Et puis les sections sont rassemblées. Raymond et ses camarades écoutent les officiers qui disent que demain on va attaquer, que toute l’armée va attaquer, qu’on va refouler l’ennemi, et encore marcher mais vers le nord désormais. Ils disent aussi qu’il faut en donner un grand coup, même si on est fatigués, et que c’est pour sauver la France.

Le colonel Dapoigny est évacué malade, le lieutenant-colonel Debeugny prend le commandement du régiment.
Le général De Maud’huy remplace le général De Mas-Latrie à la tête du 18e CA.

En deux semaines, du 23 août au 5 septembre, le régiment a parcouru 309 km, distance mesurée sur des cartes Michelin en suivant les itinéraires cités par Couraud.
Le 6 septembre, la marche reprend mais vers le nord cette fois, et puis le 13, arrivés au « terminus » du Chemin des Dames, là où l’ennemi va se retrancher et où l'on n’avancera plus, 130 km auront encore été parcourus. En comptant les marches en Lorraine lors de la concentration, puis en Belgique, la retraite de la Sambre à la Seine, et la remontée jusqu'à l'Aisne, 584 km auront été parcourus en 5 semaines et dans les conditions que l'on sait. (Voir le tableau des marches).
Citons à nouveau Lanrezac: "Du 1er au 5 septembre la Vème armée pour échapper à l'étreinte de l'ennemi qui la déborde sur sa gauche est obligée de retraiter jour et nuit pendant que ses arrières gardes luttent du matin au soir contre les avants gardes allemandes. Les difficultés de marche surpassent celles de la période précédente déjà si grandes. La chaleur reste accablante. Le réseau routier se prête mal au mouvement à exécuter. Les itinéraires permettant d'aller vers le sud, en nombre restreint, font d'inombrables détours, une distance mesurée à vol d'oiseau correspond souvent à un parcours effectif double, d'autant plus fatigant qu'on y trouve à tout instant des montées et des descentes forts rudes.
Je ne crois pas qu'il y ait eu jamais une armée qui ait subi une situation plus pénible que celle de la Vème armée dans la période du 30 août au 4 septembre".

Posté par Bernard Labarbe à 22:59 - - Commentaires [0] - Permalien [#]